«Empire of Light», ou quand Olivia Colman irradie

L’actrice Olivia Colman dans Empire of Light
Photo: Parisa Taghizadeh L’actrice Olivia Colman dans Empire of Light

Les films célébrant la magie du cinéma sont légion. Normal, puisque, pour la vaste majorité, les cinéastes en sont passionnés. Sachant cela, il y a quelque chose de merveilleusement incongru dans le fait que la protagoniste du film Empire of Light, qui gère un cinéma sis dans une ville balnéaire anglaise au début des années 1980, soit indifférente au 7e art. On s’en doute, ladite magie, jumelée aux douces attentions d’un collègue, finira par produire son effet. Hilary, la dame en question, est incarnée par Olivia Colman, qui donne la réplique à Michael Ward, sous la direction de Sam Mendes : on a eu le bonheur de s’entretenir avec les trois.

En dehors de ce vieux cinéma Art déco qui projette des films qu’elle ne va jamais voir et où elle tient en outre le comptoir à friandises, Hilary, la mi-quarantaine, mène une existence morne. Atteinte d’un trouble bipolaire, elle prend depuis peu du lithium — on comprend entre les lignes qu’elle a eu peu de temps auparavant un épisode de décompensation psychotique. Nécessaire, la médication égalise son humeur, mais éteint son regard.

« J’étais très nerveuse à la lecture du scénario, parce que je ne voulais surtout pas me tromper et qu’en voyant le film, les gens vivant avec [un trouble bipolaire] se sentent trahis », confie la vedette de la série Broadchurch, lauréate de l’Oscar de la meilleure actrice pour The Favorite (La favorite), et nommée à nouveau dans cette catégorie pour The Lost Daughter (Poupée volée).

« J’ai heureusement eu l’immense chance d’avoir Sam à mes côtés, poursuit-elle. Sam qui a vu son enfance durant sa mère se débattre avec un trouble bipolaire. Donc chaque fois que j’avais une angoisse ou juste un doute, par exemple sur ce qui se passe concrètement lorsqu’on cesse de prendre du lithium, il savait exactement quoi me dire. »

Quelque chose à dire

C’est un nouvel employé, Stephen, la jeune vingtaine, qui ranimera la flamme dans les yeux de Hilary. Vedette de Lovers Rock, volet chouchou de la remarquable pentalogie Small Axe, de Steve McQueen, Michael Ward interprète le galant sire.

« J’ai tout de suite été enthousiaste à l’idée de jouer ce personnage, parce que ça reste rare, un personnage de jeune Noir dépeint de manière aussi positive ; uniquement positive en fait. Et c’est si important d’avoir des modèles qui ne sont pas négatifs. C’est ce qui m’a d’abord frappé, à la lecture du scénario », se souvient l’acteur.

Rapidement toutefois, Michael Ward se surprit à se projeter dans le récit, dans cet univers suranné.

« Je me suis mis à m’imaginer sur les lieux, au bord de cette plage déserte, en automne, à faire des ricochets dans l’eau… Et tous ces films projetés dans le cinéma ! Je n’en avais vu aucun : Raging Bull, Chariots of Fire (Les chariots de feu)… Ce projet m’a permis de m’ouvrir à une pléthore de films d’alors. C’était tellement différent ! Même la texture de l’image était différente. Ça m’a fait grandir, comme artiste. »

L’année exacte où se déroule l’action est en l’occurrence 1981. Et en 1981, dans l’Angleterre de Thatcher comme hélas ailleurs, une histoire d’amour entre un jeune homme noir et une femme plus âgée, et surtout blanche, cela ne passait guère. Avec ces skinheads décomplexés qui sévissent dans les rues (parfois devant des policiers complaisants), c’est surtout Stephen qui subit les contrecoups sociaux de cette fragile idylle.

« C’est important, pour moi, de jouer des personnages qui ont quelque chose à dire », fait valoir Michael Ward en lien avec la montée des mouvements d’extrême droite évoquée dans Empire of Light.

« J’aime m’impliquer dans des films qui ont un propos, mais comme celui-ci, c’est-à-dire qui ne martèlent pas un message. C’est subtil. Et puis, j’ai découvert des événements épouvantables : Sam décrit l’incendie de New Cross… »

Pour mémoire, le New Cross house fireest une tragédie qui coûta la vie à 13 adolescents et jeunes adultes noirs, en 1981, et qui est depuis considérée comme un tournant dans les relations alors empreintes de racisme entre la communauté noire britannique, la police et les médias.

« Ça a marqué Sam, quand c’est arrivé. Et moi, je n’en avais jamais entendu parler ! Comment se fait-il qu’on n’enseigne pas ça ? » demande Michael Ward.

Un film personnel

À cet égard, la trame d’Empire of Light a beau être fictive, elle n’en est pas moins très personnelle pour le réalisateur oscarisé d’American Beauty, Skyfall et 1917.

« C’est certainement mon film le plus personnel jusqu’ici, oui, opine Sam Mendes. Ne serait-ce que parce que c’est le premier film dont j’ai écrit chaque mot. Il y a deux ou trois éléments centraux qui sont directement tirés de ma vie : ma relation avec ma mère et comment je l’ai vue lutter héroïquement contre la bipolarité tout en m’élevant ; le début des années 1980 qui correspond à ma découverte du cinéma ; le contexte sociopolitique, avec cette soudaine montée de la violence en Angleterre… »

En contraste avec cette toile de fond trouble, le tournage fut, lui, incroyablement joyeux.

« Nous avons eu plein de temps pour répéter, ce qui est un luxe rare au cinéma, explique Olivia Colman. C’est réservé au théâtre. D’ailleurs, je trouve tellement que Michael devrait faire du théâtre ! En répétition, il était si à l’aise… Un autre aspect qui m’a énormément aidée, c’est qu’on tournait en ordre chronologique : ça aussi, c’est rare. Vous savez… Quand je lis un scénario, je n’ai pas une vision de la façon dont je vais jouer le personnage. C’est plus abstrait ; c’est quelque chose que je ressens, dans mes tripes. »

« Il faut savoir qu’Olivia n’est pas une actrice “méthode”, intervient Sam Mendes. Elle n’analyse pas son jeu et je vous dirais même qu’elle n’aime pas en parler. Sauf que dès qu’on dit “Action !”, Olivia se transforme en chalumeau : il y a cette étincelle, et hop ! elle devient incandescente. Cette lumière qui jaillit d’elle, c’est un spectacle miraculeux. »

« J’aime la comparaison avec un chalumeau », lance Olivia Colman en rougissant (note de l’auteur : il est impossible de ne pas tomber en pâmoison devant cette actrice à nulle autre pareille).

Comme un exorcisme

Lorsqu’on demande à cette dernière si une scène, en particulier, lui a laissé un souvenir plus vivace que les autres, elle répond sans hésiter :

« Celle, très difficile, où mon personnage, et sans trop vouloir dévoiler d’éléments de l’intrigue, vit un moment, disons… très pénible, en lien avec sa condition. En fait, il a fallu tourner cette scène à nouveau, une semaine plus tard… »

« Et c’était entièrement ma faute, précise aussitôt Sam Mendes. Ce qu’Olivia avait à jouer, j’en avais été témoin, enfant, et lors du tournage initial, avec la caméra, j’ai gardé mes distances. Or, en visionnant la scène par la suite, j’ai compris que j’aurais au contraire dû m’approcher, être avec elle. On a donc refait la scène, et j’ai filmé Olivia en gros plan […] Faire ce film, ça s’est un peu avéré un exorcisme. »

Et c’est ainsi qu’entre une injonction à ne pas répéter les haines du passé et un hommage ému à sa mère, Sam Mendes salue le pouvoir rassembleur, voire guérisseur, du cinéma.

Le film Empire of Light prendra l’affiche le 9 décembre.

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