Chantal Akerman, première réalisatrice en tête du palmarès de «Sight and Sound»

La cinéaste belge Chantal Akerman, à la 68ᵉ Mostra de Venise, en 2011
Giuseppe Cacace Agence France-Presse La cinéaste belge Chantal Akerman, à la 68ᵉ Mostra de Venise, en 2011

Le magazine britannique Sight and Sound a couronné, jeudi, le film Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles (1975), de Chantal Akerman, meilleur film de tous les temps. C’est la première fois que l’oeuvre d’une réalisatrice se trouve à la tête de cet influent palmarès, devant Sueurs froides (Vertigo, 1958) d’Alfred Hitchcock, et Citoyen Kane (Citizen Kane, 1941) d’Orson Wells, respectivement en deuxième et troisième positions.

« Parce qu’il est mondial et qu’il s’adresse à des votants qui sont vraisemblablement des experts, il est de loin le plus respecté des innombrables sondages sur les grands films — le seul que la plupart des cinéphiles sérieux prennent au sérieux », affirmait le célèbre critique de films Roger Ebert, dans un article sur son blog, en 2012. Le palmarès est publié tous les dix ans, depuis 1952.

La rédaction de Sight and Sound précise, sur son site Web, que les résultats du palmarès de cette année sont issus de leur plus grand jury à ce jour : « Le sondage est un important indicateur de l’opinion critique sur le cinéma, et l’édition de cette année [la huitième] est la plus importante jamais réalisée, avec 1639 critiques, programmateurs, conservateurs, archivistes et universitaires participant au sondage, qui ont chacun soumis leur liste des dix meilleurs films. »

Oeuvre féministe majeure

 

Qualifié par Le Monde, en 1976, de « premier chef-d’oeuvre au féminin de l’histoire du cinéma », Jeanne Dielman n’a laissé personne indifférent lors de sa première au festival de Cannes. Mettant en vedette Delphine Seyrig dans le rôle-titre, le film présente le quotidien d’une mère monoparentale et travailleuse du sexe, alors qu’elle effectue ses tâches ménagères, un jour après l’autre.

Son long titre fait d’ailleurs écho à sa longue durée (3h21) et au rythme lent de chacune des scènes. Le film a fait grand bruit à sa sortie, non seulement parce qu’il a été produit par une équipe presque exclusivement féminine — extrêmement rare pour l’époque —, mais aussi parce qu’il paraissait comme un exercice de style sur la répétition et la monotonie, ce qui n’a pas fait l’unanimité.

Cette audacieuse démarche de Chantal Akerman, cinéaste expérimentale belge décédée en 2015, était d’ailleurs tout à fait intentionnelle, puisqu’elle appuie le propos féministe du récit. Au fil des jours — le film est découpé en trois jours —, Jeanne Dielman semble éprouver de plus en plus de difficulté à effectuer ses tâches ménagères. Lors d’une scène finale cathartique, elle tue l’un de ses clients, visiblement exaspérée, dépassée par sa condition de femme subalterne.

Un « film de confinement »

Magnum Opus de Chantal Akerman, Jeanne Dielman est devenu une oeuvre majeure du cinéma d’auteur mondial, tout particulièrement dans les études féministes du cinéma. En 2012, lors de la dernière publication du palmarès de Sight and Sound, le film s’était hissé au 35e rang. Cinq ans après le mouvement #moiaussi, il connaît une remontée considérable.

« C’est aussi intéressant de voir comment le confinement l’a révélé, même auprès de cinéphiles avancés, soutient Maude Trottier, critique de cinéma et coéditrice de la revue Hors Champ. Jeanne Dielman, c’est un film d’intérieur, d’attention soutenue aux détails, de rituels quotidiens qui se détraquent, comme nous dans le premier confinement. Ce n’est pas seulement grâce au mouvement #Moiaussi. »

Dans un texte portant sur le film, publié dans la revue Panorama-cinéma, Mme Trottier notait « une litanie de gestes réglés selon la plus plate ritualité d’un quotidien solitaire, montrés au travers de plans tableaux rigoureusement cadrés resserrant ce monde dans le monde auquel seul, semble-t-il, le fantôme d’une lumière bleutée venue de la fenêtre du salon semble extérieurement faire signe ».

Un palmarès en mouvement

 

Seuls quatre films sortis depuis 2012 ont réussi à se hisser parmi le top 100 du sondage. Il s’agit de Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma (30e place), de Moonlight, de Barry Jenkins (60e place), de Parasite, de Bong Joon-Ho (ex aequo à la 90e posititon), ainsi que de Get Out, de Jordan Peele (95e rang).

Citoyen Kane (Citizen Kane, 1941), d’Orson Wells, est arrivé en tête de cinq sondages consécutifs, de 1962 à 2012. En 1952, Le Voleur de bicyclette (1948), de Vittorio De Sica, occupait la première place. Aujourd’hui, il se trouve au 41e rang, ex aequo avec Rashōmon d’Akira Kurosawa. Aucun film canadien ne figure parmi les 100 meilleurs films de tous les temps, selon le classement.

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