«Au nord d’Albany»: entre la fuite et la honte

Zeneb Blanchet, Céline Bonnier et Eliott Plamondon dans le film «Au nord d’Albany»
Photo: Maison 4:3 Zeneb Blanchet, Céline Bonnier et Eliott Plamondon dans le film «Au nord d’Albany»

Fuir plutôt que d’affronter, oublier plutôt que d’assumer : c’est ce que choisit Annie (Céline Bonnier) lorsque son adolescente (Zeneb Blanchet) lui apprend qu’elle a fait quelque chose de très grave. Elle impose alors à ses deux enfants une cavale en voiture. Le trio aura beau prendre la route du sud, sorte d’eldorado autant pour la mère célibataire que pour le plus jeune passager — pas pour les mêmes raisons, vous en conviendrez —, le drame finira par les rattraper à peine la frontière franchie.

À l’instar de tout ce que semble toucher Marianne Farley, comme réalisatrice, scénariste, productrice ou même actrice, Au nord d’Albany, son premier long métrage, repose sur un socle plutôt pointu. Impossible de se tenir dessus, il faut nécessairement que les personnages, soigneusement ambigus, optent pour un côté.

Après deux courts métrages remarqués (Frimas et Marguerite, celui-ci nommé aux Oscar en 2019) et après Les nôtres (Jeanne Leblanc, 2020), un long qu’elle a produit et dans lequel elle tenait un des premiers rôles, Farley n’hésite pas, une fois de plus, à aborder des thèmes difficiles, à résonance sociale. L’originalité du scénario écrit ici avec Claude Brie tient dans la mise au second plan de la violence à l’origine du récit (un cas d’intimidation, notamment). Ce sont plutôt la compréhension d’un acte et la gestion des conséquences qui en forment le noeud. Annie a-t-elle raison de décamper ?

Peu explicite — le drame est énoncé, images à l’appui, tardivement —, Au nord d’Albany se déguste comme un polar. La manière est proche de celle d’un Michael Haneke. La cinéaste québécoise privilégie le non-dit, sa caméra dévoile lentement, sans abuser du flash-back, ses plans intérieurs tournent autour des cadres de porte (un procédé qu’elle adoptait dans Marguerite). Le seuil d’une pièce contribue à l’aura de mystère et sert de métaphore à cette hésitation à prendre une décision, à nommer les choses.

Le chaleureux village dans lequel s’arrête la petite famille — « un cr… de trou à marde », lâche quand même la mère — prend valeur de seuil. La confrontation de points de vue, ou de solutions, déjà présente entre Annie et ses enfants, se poursuit auprès des personnages qui les accueillent et les aident, parfois à contrecoeur. En matière de secrets et de passés troubles, ceux-ci s’y connaissent.

Les interprètes, y compris les jeunes, sont d’une grande justesse. On connaissait Céline Bonnier, on découvre Zeneb Blanchet (La déesse des mouches à feu), Eliott Plamondon, dans le rôle du frérot, et parmi ceux qui incarnent les hôtes, Rick Roberts, Ontarien actif sur les écrans et les planches, et Naomi Cormier.

Tendu d’un bout à l’autre, ponctué de drames secondaires propres aux relations parent-adolescent (on a même droit à la fugue à l’intérieur de la fugue), le récit avance vers une issue somme toute prévisible. La confrontation cède tranquillement la place aux bons conseils et à l’amitié. Marianne Farley réussit néanmoins à éviter l’histoire à l’eau de rose. Tout est dans le ton et dans un élément, laissé latent, qu’Annie et sa fille ne pourront plus fuir.

Au nord d’Albany

★★★ 1/2

Drame de Marianne Farley. Avec Céline Bonnier, Zeneb Blanchet, Rick Roberts, Naomi Cormier, Eliott Plamondon. Québec, 2022, 107 minutes. En salle.

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