«Eo»: l’âne bâté n’est pas celui que l’on croit

C’est la mise en scène de Jerzy Skolimowski qui permet à son film de transcender son modèle et de mériter son statut d’oeuvre autonome. Et quelle mise en scène !
Photo: Enchanté Films C’est la mise en scène de Jerzy Skolimowski qui permet à son film de transcender son modèle et de mériter son statut d’oeuvre autonome. Et quelle mise en scène !

Au cinéma, les remakes sont depuis longtemps chose courante. Dans quelque pays, un film du cru connaît du succès, puis est repris ailleurs dans l’espoir que l’histoire se répète — au propre et au figuré. Il peut aussi s’agir d’une oeuvre parue naguère, et qu’un studio décide qu’il est temps, ou opportun, de refaire. Or, de tous les chefs-d’oeuvre du 7e art ayant le potentiel de souffrir un remake, Au hasard Balthazar, de Robert Bresson, sur les tribulations d’un âne, était bien le dernier candidat qu’on s’attendait à voir revisiter. Une fois n’est pas coutume, Eo (V.O., s.-t.f.), le film de Jerzy Skolimowski, est aussi distinct que virtuose.

En toute justice, « remake » est peut-être un brin poussif : « variation » ou « librement inspiré de », conviendraient sans doute mieux, tant Eo s’avère un tout autre type de proposition.

Cela étant, le vénérable cinéaste polonais, que plusieurs durent chercher à dissuader de s’atteler à un tel projet, ne cache nullement prendre pour modèle le film de son auguste prédécesseur français. Ainsi Eo débute-t-il de la même façon qu’Au hasard Balthazar, avec l’âne du titre en pleine communion avec une jeune femme aimante. Ici, il s’agit de Kassandra, une artiste de cirque (en lieu et place de la villageoise Marie).

À nouveau, le malheur s’abat sur l’animal, qui est séparé de sa bienfaitrice. Là encore, les ressorts dramatiques sont similaires, mais la teneur narrative proprement dite change : la suite des péripéties tantôt tristes, tantôt gaies, de l’âne Eo, maintient ce parti pris (on regrettera toutefois ce long et détonnant segment où Isabelle Huppert joue une comtesse).

Dans Au hasard Balthazar, Bresson utilisait le parcours de l’âne pour parler de la condition humaine. Dans Eo, Skolimowski met plutôt en exergue la bêtise humaine. Par exemple, lorsque Eo séjourne dans un centre équestre, il est négligé au profit des chevaux plus élégants et plus racés : l’und’eux participe même à une séance photo de mode. N’est-ce pas là le miroir d’une humanité où les personnes ne correspondant pas aux standards de beauté sont tenues pour quantité négligeable par rapport aux « pétards » de ce monde ?

Idem lorsque, après s’être trouvé mêlé à la victoire d’une équipe de foot, Eo est passé à tabac lors d’une rixe partisane. Érigé en religion, le sport n’élève plus, mais bêtifie… comme toutes les religions ?

Que l’on ne se méprenne pas, dans EO, l’expression « âne bâté » renvoie à l’homme, et non à l’animal. Dès lors, le « héros » de Skolimowski relève davantage de l’agent révélateur que de la figure christique chère à Bresson.

Expérimentation et audace

Cela étant, c’est d’abord et avant tout la mise en scène de Skolimowski qui permet à son film de transcender son modèle et de mériter son statut d’oeuvre autonome. Et quelle mise en scène !

Entre compositions évoquant des tableaux vivants, poussées dynamiques filmées en grand-angle déformant, envolées de drones vertigineuses et passages en caméra subjective épousant le point de vue de l’âne, Eo s’avère une expérience viscérale. Protéiforme également, la direction photo multiplie les audaces chromatiques. Complexes, en phase avec la nature volontiers expérimentale du film, musique et conception sonore contribuent à l’effet tour à tour immersif et hypnotique.

Certes, quand on connaît un peu Jerzy Skolimowski, il n’y a là rien d’étonnant, sa longue et très variée filmographie attestant une propension à infuser le réalisme ambiant de notes impressionnistes, oniriques, et/ou insolites : Deep End (Grand bain, 1970), The Shout (Le cri du sorcier, 1978), Moonlighting (Travail au noir, 1982), The Lightship (Le bateau-phare, 1986), Quatre nuits avec Anna (2010), Essential Killing (Instinct de survie, 2011)…

À maints égards, Eo représente une culmination formelle pour un vieux maître somme toute méconnu ou, à tout le moins, trop peu célébré. D’ailleurs, il est réjouissant que ce plus récent film eût valu au réalisateur le Prix du jury à Cannes. C’est tellement mérité. D’autant qu’il y a quelque chose d’assez prodigieux dans le fait de s’inspirer, à 84 ans, d’un film sorti il y a plus d’un demi-siècle, et d’aboutir avec une oeuvre aussi ardente et décomplexée.

C’est dire combien on est reconnaissant à Jerzy Skolimowski de ne pas s’être laissé intimider et d’avoir été, oui, une tête de mule.

Eo (V.O., s.-t.f.)

★★★★

Allégorie de Jerzy Skolimowski. Avec Sandra Drzymalska, Lorenzo Zurzolo, Mateusz Kościukiewicz, Isabelle Huppert. Pologne-Italie, 2022, 86 minutes. En salle.

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