«Le Tigre et le président»: Cirque politique

Jacques Gamblin et André Dussollier dans une scène du film «Le Tigre et le président»
Photo: TVA Films Jacques Gamblin et André Dussollier dans une scène du film «Le Tigre et le président»

« Le président en pyjama », oui. Nous sommes en mai 1920 et le chef d’État français qui passera à la postérité sous ce sobriquet erre sur une voie ferrée en pleine campagne après être tombé d’un train en pleine nuit. On rembobine le cinématographe et on remonte un an plus tôt. Le politicien en pantoufles et en robe de chambre est encore seulement connu sous le nom de Paul Deschanel, président de la Chambre des députés, figure de proue des républicains modérés et orateur hors pair.

Celui à qui il tente de tenir tête, c’est Georges Clemenceau, président du Conseil (le premier ministre, en somme), qui collectionne les surnoms intimidants, depuis le « Tigre », en passant par le « briseur de grève », le « premier flic de France » et, depuis récemment, le « Père la victoire » pour le rôle décisif qu’il a joué pour remporter la Grande Guerre. L’homme au masque de glace et à la poigne de fer est pressenti depuis bien longtemps pour hériter de l’écharpe de président de la République, ce qui, pour beaucoup, ne serait que la suite logique de sa carrière politique. Son cheval de bataille : le traité de Versailles, faisant payer chèrement cette guerre à l’Allemagne. Le modéré Deschanel milite pour plus de clémence et, contre toute attente, remporte la présidentielle avec un nombre record de voix. Le Tigre, humilié, préfère se terrer dans sa tanière en attendant le moment de sauter sur sa proie. Sous les feux des projecteurs, son rival progressiste et croulant sous la besogne veut rallier à sa cause le peuple pour révolutionner la France.

Un tigre et un président, cette histoire que nous raconte l’outsider Jean-Marc Peyrefitte sonne comme une fable de La Fontaine. Elle en a le ton aussi. Le réalisateur, dont c’est le premier long métrage à ce poste, a une idée en tête, celle de redorer le blason du président tombé du train, Paul Deschanel. Pour ce faire, celui-ci s’attache d’abord à nous présenter un politicien penaud, manquant d’assurance, mais à la parole d’or. Une parole qui n’est autre que celle du vrai Paul Deschanel, que Peyrefitte, aussi coscénariste, a eu la bonne idée d’intégrer à son film. Car très vite, ce qui constitue la première morale de la fable explose en fanfare : l’éloquence a raison de la force.

Jacques Gamblin, derrière la moustache recourbée de Deschanel, semble porté par la grâce lorsqu’il prononce les mots écrits de la main de l’homme d’État. En face de lui, André Dussollier est méconnaissable grimé comme Clemenceau. Même sa voix, sans égale, est à peine reconnaissable. Cependant, son plaisir certain à jouer ce personnage aux traits d’esprit assassins réussit à se frayer un chemin à travers maquillage et prothèses pour nous parvenir.

Une réalisation inégale

 

Pour marquer la joute entre les deux personnages, Jean-Marc Peyrefitte nous sert en premier lieu tout un florilège de plongées et contre-plongées on ne peut plus classiques, avant, faute d’avoir ses héros dans la même pièce, de se tourner plus malicieusement vers le montage en soignant les transitions comiques entre les séquences consacrées à chacun. Ce n’est que lorsqu’il les réunit à nouveau pour la première fois que la créativité du réalisateur émerge enfin. Un dialogue hypocrite entre les deux face à un miroir qui les renvoie au bal des apparences qu’est le milieu politique.

Cette réalisation inégale fait merveille dans la reconstitution historique. Plutôt qu’une débauche de décors, le malin Peyrefitte opte pour des documents d’archives au milieu desquels il insère de fausses images où il met en scène ses acteurs. Économique et efficace, on adore.

Le succès n’est en revanche pas au rendez-vous quant à ce qui aurait dû constituer le morceau de bravoure du film : la scène de la chute du train. La mise en scène du rêve de Deschanel s’avère fade, bien trop rapide, bâclée en somme. La photo est pourtant soignée, les décors et costumes, superbes, mais tout cela ne saurait compenser les failles de la réalisation.

Malgré quelques jolis morceaux de cinéma, Le Tigre et le président ne convainc pas totalement son auditoire, qui gardera en mémoire la prestation de deux grands acteurs plutôt que le travail de mise en scène d’un réalisateur qui doit encore aiguiser son style.

Le Tigre et le président

★★★

Comédie historique de Jean-Marc Peyrefitte. Avec Jacques Gamblin et André Dussollier. France-Belgique, 2022, 98 minutes. En salle.

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