«Bones and All»: vivre d’amour et de chair fraîche

Timothée Chalamet et Taylor Russel, dans l’une des scènes du film
Yannis Drakoulidis/Metro Goldwyn Mayer Pictures Timothée Chalamet et Taylor Russel, dans l’une des scènes du film

Il est des amours qui consument tout, des amours dévorants. Celui qu’éprouvent Maren et Lee est comme ça. Littéralement. Ainsi, à l’instar de Bonnie et de Clyde avant eux, les deux jeunes gens parcourent les routes secondaires de l’Amérique en semant la mort sur leur passage. À la différence que Maren et Lee n’infligent pas des blessures par balles : ils assouvissent plutôt leurs instincts cannibales.

Dans Bones and All (V.F.), Luca Guadagnino allie l’horreur de son précédent Suspiria aux premiers élans du coeur de Call Me by Your Name (Appelle-moi par ton nom). Le résultat fascine, révulse et captive.

D’ailleurs, le cinéaste italien refait ici équipe avec sa révélation de Call Me by Your Name, Timothée Chalamet, qui incarne Lee avec un mélange parfait de désinvolture de surface et de vulnérabilité sous-jacente. La vraie protagoniste est toutefois Maren, dont le film épouse le point de vue du début à la fin. Elle, si mémorable dans le film Waves, de Trey Edward Shults, Taylor Russell brille de nouveau, judicieusement minimaliste dans son jeu et follement charismatique.

Le film est basé sur un roman de Camille DeAngelis publié en 2015, et adapté par David Kajganich, collaborateur de Luca Guadagnino pour A Bigger Splash (Au bord de la piscine ; un remake de La piscine de Jacques Deray) et Suspiria (remake du film culte de Dario Argento). Le récit démarre avec la quête des origines — et de soi — de Maren, que son père abandonne sans crier gare le matin de ses 18 ans. Épuisé de devoir surveiller sa fille prompte à des fringales anthropophages, il s’en est allé.

Voici donc Maren lancée sur la piste de sa mère, partie mystérieusement alors qu’elle n’était qu’un bébé.

Un jour, elle croise la route de Lee. Sans mot dire, ils se reconnaissent, se « flairent » : ils ont faim de la même chose. Dès lors, mais sans jamais négliger l’enquête intime de Maren, le film se meut en un récit d’amants criminels évoquant non seulement le déjà mentionné Bonnie and Clyde, d’Arthur Penn, mais aussi Badlands (La balade sauvage), de Terrence Malick.

Le film est campé au début des années 1980, aux premiers temps de l’ère Reagan, alors que le fossé entre riches et pauvres ne faisait que s’accroître : ce n’est pas anodin. De fait, Bones and All, qui maraude en des contrées désolées et reste en périphérie des grandes villes sans s’y aventurer, met en scène des personnages qui n’ont rien : ni revenu ni toit. Ils n’ont qu’eux-mêmes.

Ils vivent d’amour et de chair fraîche, égorgeant, éviscérant puis dévorant des personnes malchanceuses dont les dépouilles permettent à Maren et à Lee d’apaiser leur appétit monstrueux.

À ce propos, Lee confie qu’ils n’ont en la matière aucun choix, qu’ils ont besoin de satisfaire cette « dépendance ». Dès lors, à la métaphore des iniquités sociales s’ajoute celle de la toxicomanie.

Poésie et gore

 

Lauréate du Lion d’argent à Venise, la mise en scène de Guadagnino, par sa poésie rêche, impressionniste, convoque à dessein le souvenir de celle de Malick dans Badlands: couleurs légèrement délavées, abondance de « lens flare » rétros (ces halos lumineux qui traversent l’image)... Çà et là, cependant, l’épouvante s’insinue avec une force de frappe inouïe.

Il peut en l’occurrence tout aussi bien s’agir d’un passage dénué de violence, comme lorsque Maren et Lee font la connaissance de deux sinistres voyageurs (le réalisateur David Gordon Green et l’acteur Michael Stuhlbarg, le père dans Call Me by Your Name), que d’une séquence où érotisme et mort se côtoient, comme lorsque Lee tue au milieu d’un champ de maïs un forain qu’il a séduit sous le regard gourmand — et concupiscent — de Maren.

Impossible, en outre, de passer sous silence cette rencontre entre Maren et un vieux cannibale (Mark Rylance), ainsi que ces retrouvailles anxiogènes entre la première et sa mère (Chloë Sevigny, avec au préalable une visite chez la grand-mère jouée par Jessica Harper, vedette du Suspiria de 1977).

 

Tout cela pour dire que l’horreur dans Bones and All repose autant sur une atmosphère angoissante que sur des fulgurances gores que ne renierait pas George A. Romero (les trucages sanguinolents sont d’un réalisme tactile et poisseux sidérant). On est à des lieues de l’ambiance solaire et bucolique de Call Me by Your Name, ou de l’élégante opulence viscontienne de I Am Love (Amour) : il est étendu, le registre de Luca Guadagnino.

Comme souvent chez le cinéaste par contre, la langueur amoureuse se traduit par un rythme, oui, languissant, et dans le cas présent, le dernier acte s’étire indûment. Il n’empêche, ce sont là des amours cannibales qu’on n’est pas près d’oublier.

Bones and All (V.O. et V.F.)

★★★★

Romance horrifique de Luca Guadagnino. Avec Taylor Russell, Timothée Chalamet, Mark Rylance, André Holland, Michael Stuhlbarg, Chloë Sevigny, David Gordon Green, Jessica Harper. Italie, Grande-Bretagne, États-Unis, 2022, 130 minutes. En salle dès le 23 novembre.

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