«The Fabelmans»: oeuvre thérapeutique, oeuvre-somme, chef-d’oeuvre

Gabriel LaBelle dans le film «Les Fabelmans»
Photo: Universal Pictures Gabriel LaBelle dans le film «Les Fabelmans»

Lorsque des cinéastes de grand talent décident de se raconter par l’entremise d’un film, cela donne souvent, pas toujours, mais souvent, des oeuvres immenses, voire des chefs-d’oeuvre. Parmi les maintes raisons expliquant ce phénomène, deux s’imposent d’emblée : d’une part, créer dans l’introspection équivaut à se livrer comme jamais auparavant, et, d’autre part, la passion pour le 7e art éprouvée par l’artiste se trouve volontiers célébrée, là encore, comme jamais auparavant. Avec The Fabelmans (Les Fabelman), Steven Spielberg, 75 ans, offre 151 minutes de réminiscences et de grâce.

L’action se déroule au cours des années 1950-1960. L’alter ego du réalisateur se nomme Sam Fabelman, et on le suivra de l’enfance jusqu’au tout jeune âge adulte. Très tôt, Sam ne pense qu’à réaliser des films (et à reproduire ceux qu’il a vus au cinéma : ah, ce déraillement de train miniature !).

On s’attarde à sa famille, à ses parents… Le vernis matrimonial craque jusqu’à révéler des failles béantes. Dans le rôle du père dans le déni, Paul Dano est très, très touchant. En épouse et mère qui aime les siens mais n’en étouffe pas moins, Michelle Williams est bouleversante.

D’abord inconscient de ce qui se joue sous son nez, Sam apprendra la vérité — ironie du sort — par le biais du cinéma, de son cinéma. De fait, lors d’une séquence absolument brillante où Sam (Gabriel LaBelle, excellent) procède au montage d’un film familial tourné lors d’un voyage de camping, il repère sur la pellicule quelque chose qui chamboulera son monde ; quelque chose qu’il n’a pas vu sur le coup, mais que sa caméra, elle, a capté (comme une variation/fusion de Blow-Up, de Michelangelo Antonioni, et de Blow Out, du vieil ami Brian De Palma).

Ici, le réalisateur semble dire que, même lorsqu’il recourt à la fiction, le cinéma peut être un vecteur de vérité.

Ledit voyage de camping aura en outre donné lieu à un superbe hommage à The Red Shoes (Les chaussons rouges), de Powell et Pressburger, l’un des films favoris de Spielberg (et de l’autre vieil ami Martin Scorsese). On y voit Michelle Williams danser un ballet impromptu devant les phares de la voiture familiale. Si les expressions affichées par son mari et ses trois filles varient beaucoup, celle de son fils est sans équivoque : il est ébloui, comme nous.

« Faire revivre mes parents »

Avec un brio décontracté et force ellipses, le film oscille entre portrait de l’artiste en jeune et chronique familiale. Lors de la première mondiale au Festival international du film de Toronto, où nous nous trouvions et où The Fabelmans a remporté le Prix du public, un Steven Spielberg très ému a raconté comment le projet lui trottait dans la tête depuis longtemps, et comment la pandémie l’a décidé à plonger :

« Quand la COVID a frappé en mars 2020, personne ne savait dans quel état seraient les arts, et la vie, l’année suivante. Je me demandais, à mesure que la situation se détériorait, ce que je souhaitais laisser derrière moi, mais aussi, quels étaient les aspects de ma vie qui n’étaient pas résolus, déballés. À propos de ma mère, de mon père, de mes soeurs […] J’ai fait ce film pour faire revivre mes parents. »

Ainsi, en plus de revenir sur le comment du pourquoi le cinéma, c’est (presque) toute sa vie, Spielberg adresse, avec The Fabelmans, une lettre d’amour à ses parents. L’hommage rendu à sa mère s’avère tout spécialement poignant (le merveilleux personnage de mère divorcée jouée par Dee Wallace dans E.T. fut clairement inspiré par elle).

À ce propos, Spielberg n’a jamais craint les émotions dans son cinéma, les aimant fortes, qu’il s’agisse de scènes dramatiques ou de suspense. D’aucuns le lui ont parfois reproché, mais une chose est sûre, dans The Fabelmans, le cinéaste s’aventure en des zones émotionnelles plus profondes, ou en tout cas plus intimes, à fleur de peau.

Le testament attendra

À terme, le film de Spielberg se distingue de plusieurs autres films autobiographiques tel Les 400 coups, de François Truffaut, ou, plus récemment, The Souvenir et The Souvenir Part II, de Joanna Hogg. En effet, The Fabelmans a ceci de merveilleux que Spielberg y déconstruit son amour du cinéma en offrant, ce faisant, des clés de lectures inédites pour décoder ses films. Comme une manière d’éclairer, à la lumière de ses confessions, sa longue filmographie passée.

En cela, The Fabelmans est non seulement un film rare, mais indispensable. Avec son sublime Fanny et Alexandre, conçu comme The Fabelmans tard dans la vie de son auteur, Ingmar Bergman avait accompli quelque chose de similaire.

 

Enfin, The Fabelmans, c’est un peu comme assister aux premiers balbutiements du génie de Spielberg, mais dans une mise en scène tributaire de tout le génie que le cinéaste a développé ensuite. Bref, c’est là une oeuvre thérapeutique, une oeuvre-somme et, oui, un chef-d’oeuvre. Un film-testament également ?

Pas s’il n’en tient qu’à Steven Spielberg, qui déclarait au TIFF : « Je ne prends pas ma retraite. Ce n’est pas mon chant du cygne ». Ce le serait, que c’en serait un magistral.

Les Fabelman (V.F. de The Fabelmans)

★★★★★

Drame de Steven Spielberg. Avec Gabriel LaBelle, Michelle Williams, Paul Dano, Mateo Zoryon Francis-DeFord, Seth Rogen, Judd Hirsch. États-Unis, 2022, 151 minutes. En salle mercredi.

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