«Sisters»: De Palma refait Hitchcock... ou pas

Jennifer Salt est le témoin d’un meurtre dans l’immeuble d’en face dans « Sisters », de Brian De Palma.
Photo: Criterion Collection et Edward R. Pressman Film Corporation Jennifer Salt est le témoin d’un meurtre dans l’immeuble d’en face dans « Sisters », de Brian De Palma.

La série A posteriori le cinéma se veut une occasion de célébrer le 7e art en revisitant des titres phares qui fêtent d’importants anniversaires.

Au fil des décennies, beaucoup de choses, souvent contradictoires, ont été écrites sur Brian De Palma, réalisateur de Carrie, de Blow Out (Éclatement), de Scarface (Le balafré) et de Carlito’s Way(À la manière de Carlito). Des collègues, comme l’ami Martin Scorsese ou encore Park Chan-wook et Quentin Tarantino, sont des admirateurs revendiqués. La critique française en est quant à elle friande. Il reste que « plagiaire d’Hitchcock » demeure le raccourci favori pour parler de lui. De Palma n’a pourtant jamais caché s’inspirer d’Hitchcock. D’où l’intérêt de revisiter Sisters (Soeurs de sang), sorti à New York il y a 50 ans, en novembre 1972, et constituant la toute première incursion du jeune loup du Nouvel Hollywood dans l’univers du Maître du suspense.

Dès le générique d’ouverture, le cinéaste affiche ses influences alors que retentit la musique terrifiante de Bernard Herrmann, compositeur de nombre de chefs-d’oeuvre d’Hitchcock, dont Vertigo (Sueurs froides) et Psycho (Psychose). De Palma retrouvera Herrmann pour Obsession, une belle relecture de Vertigo mettant en vedette Geneviève Bujold. Vertigo qui, de l’aveu de De Palma, est le film qui l’incita à devenir réalisateur :

« Un film que j’ai vu en 1958 et qui m’a fait une impression incroyable, bien avant que je ne m’intéresse au cinéma. Il y avait quelque chose dans la manière de raconter l’histoire et dans le langage cinématographique utilisé qui m’a touché même si, à ce moment-là, j’étudiais pour devenir ingénieur », confiait-il, en 2016, à NPR.

Passé l’intro musicale angoissante, donc, les choses semblent vouloir prendre une tournure romantique alors que Danielle (Margot Kidder) ramène chez elle Philip (Lisle Wilson). Cela, au grand dam de Dominique, la jumelle de Danielle, qui proteste depuis la pièce d’à côté.

Apprenant que c’est l’anniversaire des jumelles, Philip sort leur acheter un gâteau. À son retour, il est poignardé par Dominique. Inattendue, choquante, la scène est épiée par Grace (Jennifer Salt), qui loge dans l’immeuble d’en face. Journaliste déterminée, elle passera le film à enquêter sur ce meurtre dont personne ne croit qu’il a eu lieu. Est également impliqué un inquiétant docteur (William Finley).

À terme, avis de divulgâcheur, il s’avère que Danielle et Dominique, soeurs siamoises à leur naissance au Québec (!), ne font qu’une, la première ayant développé un trouble de la personnalité au décès de la seconde après qu’une opération pour les séparer eut échoué.

Entre copains

 

Lorsqu’il s’attela à Sisters, Brian De Palma venait de se casser les dents à Hollywood. Sur la foi du succès de Greetings et de Hi, Mom !, comédies satiriques indépendantes et anti­establishment tournées à New York avec un débutant du nom de Robert De Niro, Warner Bros lui avait en effet offert de diriger Orson Welles et Tom Smothers (des Smothers Brothers) dans la comédie fantaisiste Get to Know Your Rabbit.

« On m’a pris mon film, on l’a remonté et on l’a fini sans moi. J’ai été viré, c’est aussi simple que ça », relate le cinéaste à propos de cette expérience « dévastatrice » dans l’ouvrage Les mille yeux de Brian De Palma, de Luc Lagier.

À noter que le cinéaste entretiendra toujours un rapport amour-haine avec les grands studios et les figures d’autorité, celles-ci étant systématiquement fourbes dans ses films. Mais bref, Sisters marquait, pour De Palma, un retour à New York, en plus de constituer une occasion de tourner entre copains : quoi de mieux pour panser ses plaies professionnelles ?

Amie de Brian De Palma depuis le collège, Jennifer Salt habitait avec Margot Kidder (future Lois Lane dans Superman). Celle-ci était l’amoureuse du cinéaste, qui était venu vivre avec elles. Un matin de Noël, il leur tendit à chacune un exemplaire du scénario de Sisters en guise de cadeau. William Finley, vedette de Phantom of the Paradise (Le fantôme du Paradis), le film suivant de De Palma, était, lui, le co-chambreur du réalisateur durant leurs études.

« Brian sait exactement qui il est et ce qu’il veut, explique Jennifer Salt, dans une entrevue produite par Arrow Video. Il a une vision très précise bien avant de vous avoir rencontré. Tout est dans sa tête. C’est très complexe et il n’aime pas en parler. Il ne fait qu’un avec le processus. »

Maître de la grammaire

 

Pour revenir à Hitchcock, on aura vu se profiler le spectre de deux de ses oeuvres phares dans le résumé de Sisters : Danielle adopte la personnalité de sa défunte jumelle comme Norman Bates personnifie sa mère morte dans Psycho ; Grace sait que sa voisine d’en face est une tueuse comme Jeffries sait que le sien est un tueur dans Rear Window

Parlant de Rear Window, qui repose sur une dynamique de voyeurisme faisant un écho métaphorique au statut du spectateur, c’est à coup sûr l’autre film d’Hitchcock qui influença le plus De Palma : le thème du voyeurisme, métaphore incluse, mais charge satirique en plus, est depuis ses premiers films underground au centre de son cinéma.

« De Palma a mis au point un voyeurisme poétique quasi surréaliste — l’expression stylisée d’un esprit délicieusement tordu. Il n’utilise pas l’art à des fins voyeuristes ; il utilise le voyeurisme comme une stratégie et un thème afin d’alimenter son art satirique. Il met en relief le fait que le voyeurisme fait partie intégrante de la nature des films », relevait dans le New Yorker l’influente Pauline Kael, l’une des rares critiques américaines à avoir encensé De Palma, dans un essai sur Dressed to Kill (Pulsion), une variation de Psycho aux allures de giallo.

Au moment d’aborder Sisters dans le recueil d’entretiens Brian De Palma, le cinéaste expliquait pour sa part à Laurent Vachaud et à Samuel Blumenfeld :

« Hitchcock est le maître de la grammaire cinématographique, et si vous possédez un quelconque intérêt pour la forme — ce qui est mon cas —, vers qui vous tourner sinon vers lui ? […] Il avait une sensibilité très victorienne et une culpabilité obsédante, héritée de son éducation catholique. Il n’y a rien de tel chez moi. J’ai appris le vocabulaire d’Hitchcock, mais j’ai développé plein d’autres trucs tout seul. »

Le cinéaste mentionne le ralenti et l’écran partagé (split screen), techniques dont il raffole, auxquelles on ajoutera la lentille bifocale (split diopter).

« Ces emprunts que l’on me reproche tant, c’est juste une manière de collecter du vocabulaire pour ensuite écrire mes propres phrases. »

Question de contexte

 

Dans un essai publié en 2018 dans le New York Times, J. Hoberman apportait des nuances similaires et insistait sur l’importance du contexte historique :

« En supposant que le spectateur connaisse Psycho, Sisters ressemble à un remake blasé et politisé, reflétant la désillusion post-1960. Le spécialiste du cinéma Chris Dumas note que les substitutions de De Palma sont cruciales. Son tueur psychotique est une femme blanche et, plutôt que la femme adultère ambivalente de Psycho, la victime est un homme noir […] Le seul témoin du meurtre est une aspirante journaliste pour un hebdomadaire de quartier, traitée avec incrédulité par les enquêteurs largement à cause de ses articles sur la brutalité policière. »

Cette lecture est d’autant plus probante lorsqu’on connaît la nature contestataire des premières comédies new-yorkaises de De Palma. Justement, on peut se demander pourquoi, après une suite de satires aux accents expérimentaux, le cinéaste décida soudain de réaliser un suspense hitchcockien. Car il y a là une rupture très nette.

Pour comprendre, peut-être suffit-il de revenir à la raison ayant poussé De Palma à rentrer à New York.

Ainsi, après le traumatisme subi sur Get to know Your Rabbit, Sisters était non seulement l’occasion pour De Palma de « tourner entre copains », mais également celle de se replonger — voire de se réfugier — dans l’univers de celui qui avait instillé en lui l’amour du cinéma : Hitchcock. En somme, on pourrait dire que Brian De Palma tourna Sisters afin de recouvrer la confiance en ses moyens, voire de retrouver le goût du cinéma.

Le film «Sisters» est disponible sur la plateforme Criterion Channel et sur iTunes.



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