«Self-Portrait», un autoportrait tiré de caméras de surveillance

Image tirée du documentaire «Self Portrait» de Joële Walinga
Photo: fournie par les RIDM Image tirée du documentaire «Self Portrait» de Joële Walinga

D’abord le titre, Self-Portrait, sur fond noir. Puis le son d’un vent hivernal. Et puis les images en rafale : des câbles de téléphérique au-dessus d’une forêt embrumée, un sommet de montagne enneigé, un camion arrêté dans un désert glacé, la poudreuse sur un stationnement, des plaines et d’autres montagnes blanches, un canon à neige pour en rajouter, et puis finalement quelques humains emmitouflés.

C’est dans un hiver sur cette Terre que commence le nouveau film de la cinéaste canadienne Joële Walinga. Toutes ces images et celles qui suivent pendant plus d’une heure proviennent de caméras de surveillance installées aux quatre coins du vaste monde, sans trop de précisions géographiques. L’ensemble compose un portrait étrangement poétique de ce qu’être ici, maintenant, signifie.

« Pour moi, ce film présente de belles images rappelant à quel point nous sommes des animaux étranges. Je peux y voir une manière d’illustrer le capitalisme, la protection des propriétés. D’autres vont appuyer sur la surveillance généralisée dont témoignent ces caméras, ce que je comprends aussi. D’autres encore retiennent des instantanés de moments de vulnérabilité », dit Mme Walinga, jointe par Le Devoir en milieu de semaine au Portugal, où elle vit une partie de l’année.

Elle doit assister à la projection de son film vendredi dans la métropole dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). « En vérité, je ne m’attends pas à ce que tout le monde partage ma vision des choses et soit d’accord avec moi, poursuit-elle. Je suis d’ailleurs très excitée par les différentes manières de recevoir le film. Le titre reflète cette double fonction : il s’agit d’un autoportrait de l’humanité capté accidentellement, mais aussi un égoportrait du spectateur, qui peut y projeter ce qu’il entend. »

Pour moi, ce film présente de belles images rappelant à quel point nous sommes des animaux étranges. Je peux y voir une manière d’illustrer le capitalisme, la protection des propriétés.

 

Une oeuvre ouverte, donc. La cinéaste a commencé il y a cinq ans à collecter les images reproduites en ligne par les caméras de surveillance. Un seul des sites consultés relaie les images de 9000 lentilles. La curieuse, fascinée, en a tiré une vidéothèque triée finement, environ 1500 bandes au total, certaines longues de plusieurs heures.

« C’était un peu obsessionnel », dit-elle en avouant se faire un peu violence pour ne pas recommencer la collecte. L’idée de les utiliser pour un collage lui est venue il y a un peu plus d’un an. « J’ai compris que ma collection pouvait servir à faire un portrait de nous-mêmes. »

Approche anthropologique

Le panorama reproduit 166 extraits. « Je pense que j’ai été attirée par un mélange de cadrages, de couleurs et d’éclairages, dit Mme Walinga, qui a monté elle-même Self-Portrait. J’ai aussi été guidée par une idée un peu abstraite, anthropologique qui s’intéresse à la manière dont les humains habitent et façonnent les territoires, les paysages. »

La proposition empile les couches de sens et d’interprétations. La matière première montre des lieux jugés précieux ou sensibles que leur propriétaire ou gardien décide de filmer par protection.

Le florilège introduit une nouvelle sélection que le montage réorganise en imaginant une année de quatre saisons composée en fait d’images glanées sur plusieurs années.

Le résultat, hypnotique, poétique, tient franchement davantage du film d’art et aurait peut-être davantage sa place au FIFA (le Festival international du film sur l’art, pas l’organisation mondiale de soccer), dans un musée ou dans une galerie. « La différence vient de l’expérience du spectateur, dit Joële Walinga. Dans une galerie d’art, le visiteur regarde peut-être cinq minutes et change de salle. Au cinéma, le spectateur regarde le film du début à la fin pour comprendre le rythme instauré par le montage des images, mais aussi du son. »

Le film Self-Portrait est présenté au cinéma du Parc le 18 novembre à 20 h 30 et à la Cinémathèque le 20 novembre à 15 h 30, dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

La surveillance en fiction

Les technologies de surveillance et les caméras en particulier ont tellement inspiré de fictions et de documentaires qu’il existe une entrée Wikipédia sur le sujet, qui liste des dizaines de productions. Modern Times (1936) est du nombre puisque le patron capitaliste surveille constamment ses prolétaires sur des moniteurs.

La série britannique The Capture ne s’y trouve pas encore, alors qu’elle devrait y trôner. La production de la BBC disponible sur la plateforme Prime traite des images produites par les caméras de surveillance, mais plus encore de la validité et de la fiabilité de ces images maintenant qu’il est possible de les manipuler à volonté.

Le récit commence par l’acquittement d’un soldat accusé de crime de guerre en Afghanistan, bande-vidéo à l’appui. Il se poursuit avec l’arrestation du même soldat, qui a enlevé et tué son avocate, appuyée là encore par une séquence de vidéosurveillance en apparence imparable.

L’inspectrice Rachel Carey (Holliday Grainger, toujours en imper à la Colombo, version chic) mène l’enquête et découvre la capacité des services secrets nationaux et étrangers à contrefaire les images pour en fournir au besoin dans les procès contre de vrais de vrais criminels. La bonne fin justifierait ces mauvais moyens.

La réalisation rajoute une couche de références en optant au maximum pour des points de vue fournis par des caméras de surveillance. Les prouesses techniques de l’intelligence artificielle font frémir. La grande manip permet par exemple d’éliminer en direct l’image d’assassins pénétrant dans un immeuble pour les rendre invisibles aux gardiens de sécurité scrutant leurs écrans.

The Capture s’appuie sinon sur de vraies possibilités, au moins sur des projections rationnelles. La série suit toutefois un scénario assez invraisemblable qui pourra rebuter les plus exigeants et les moins crédules…



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