«Elle a dit» porte l’affaire Weinstein à l’écran avec brio

Carey Mulligan et Zoe Kazan
Universal Carey Mulligan et Zoe Kazan

Troublant, de découvrir Elle a dit (V.F. de She Said) de Maria Schrader au moment où le procès d’Harold LeBel fait les manchettes. Troublant et en même temps, malheureusement, peut-être inévitable : il n’est pas encore venu, le temps où les violences faites aux femmes et leurs dénonciations se conjugueront au passé uniquement.

Arrive donc Elle a dit. Adaptation du livre éponyme de Megan Twohey et Jodi Kantor, qui revient sur l’enquête menée par les deux journalistes du New York Times ayant permis de faire éclater le silence assourdissant et le « système » entourant, depuis des décennies, les agissements du producteur Harvey Weinstein. Les faits, en quelques chiffres : il a été reconnu coupable, en mars 2020, d’agression sexuelle et de viol ; il a été condamné à 23 ans de prison ; une centaine de femmes ont déclaré qu’il les avait agressées.

Il y avait tout, dans cette sordide affaire se déroulant dans le milieu du cinéma américain, pour sortir le très prisé joker hollywoodien qu’est le sensationnalisme. Mais la réalisatrice allemande Maria Schrader (Unorthodox) et la scénariste britannique Rebecca Lenkiewicz (Colette) ne sont justement pas de Hollywood. Elles se sont mises au service de la parole des victimes. Et c’est aux mots (enfin) découverts qu’elles donnent toute la place.

Dans la lignée des « histoires de journalistes » tels All the President’s Men d’Alan J. Pakula et Spotlight de Tom McCarthy, Elle a dit permet aussi une plongée en apnée dans les coulisses de ces enquêtes journalistiques qui ébranlent et changent les choses. En ces temps où la profession semble aussi mal perçue qu’elle est mal comprise, il est éclairant d’en découvrir les rouages et l’importance.

Distribution impeccable

 

Film féministe par son thème principal et par les autres, posés en filigrane, Elle a dit s’appuie sur une distribution de choc jusque dans ses rôles secondaires (Jennifer Ehle et Samantha Morton en victimes, Patricia Clarkson et Andre Braugher en cadres du New York Times, sont tous sidérants de justesse). En tête de liste, Carey Mulligan et Zoe Kazan, qui personnifient respectivement les journalistes d’enquête Megan Twohey et Jodi Kantor.

Elles sont formidables dans leur façon de porter à l’écran, au nom de celles qu’elles incarnent, la force, la complicité, la retenue, la persévérance, le désarroi devant le faux pas (car il y en a eu) et l’humour (car il y en a). Bref, elles parviennent à tout dire et à tout faire passer, même dans de longues scènes où elles sont seules… au téléphone. Et il y en a beaucoup. Trop, diront certains.

Mais, on l’a dit, ce drame biographique mise (presque) tout sur les mots. À part Ashley Judd, qui joue ici son propre rôle, l’actrice ayant été la première qui a finalement accepté de témoigner « on the record » ; et Mike Houston qui, brièvement et de dos, prête sa stature à Harvey Weinstein, les victimes connues (comme Rose McGowan) et les agresseurs (Donald Trump et Harvey Weinstein) sont interprétés vocalement — et, souvent, au bout du fil — par des actrices et acteurs. Il y a ainsi ces moments d’une immense pudeur (qui ne sont pas moins percutants) durant lesquels une caméra déambulant dans des couloirs d’hôtel capte, provenant de l’autre côté des portes closes, les mots, toujours les mots, du prédateur et de la proie. Tout dire sans rien montrer.

She Said est un film sobre, digne. Un film qui se regarde la rage au coeur et les poings serrés. Un film déchirant dont on sort déchiré. Et sans mot.

Elle a dit (V.F. de She Said)

★★★★

Drame biographique de Maria Schrader. Avec Carey Mulligan, Zoe Kazan, Patricia Clarkson, Andre Braugher. États-Unis, 2022, 129 minutes. En salle.

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