«Bardo» : la métamorphose, un bien ou un mal ?

Journaliste devenu documentariste étoile, Silverio Gama (magnifique Daniel Giménez Cacho) revient dans son Mexique natal au moment où il reçoit un prix international.
Photo: Netflix Journaliste devenu documentariste étoile, Silverio Gama (magnifique Daniel Giménez Cacho) revient dans son Mexique natal au moment où il reçoit un prix international.

Entre un personnage qui s’envole en filmant son ombre, une marche militaire discordante et un accouchement qui tourne si mal qu’il faut réinsérer le bébé dans le ventre de la mère, Alejandro G. Iñárritu (The Revenant) s’assume dès les premières scènes de Bardo, falsa crónica de unas cuantas verdades. Sa « fausse chronique sur quelques vérités », portée par la splendeur des images de Darius Khondji, tient de l’absurde et de l’onirique. On rit et on nage, littéralement, dans l’inconnu.

Journaliste devenu documentariste étoile, Silverio Gama (magnifique Daniel Giménez Cacho) revient dans son Mexique natal au moment où il reçoit un prix international. Les retrouvailles, dignes de la célébration de l’enfant chéri, ne sont pas exemptes de remises en question. Bousculé y compris par un ami animateur télé, le personnage central se cherche entre ses désirs et ses appréhensions.

Avec Bardo, le cinéaste retrouve lui aussi Mexico, où il n’avait plus tourné depuis son tout premier film, Amores perros (2000), salué à l’échelle planétaire. Filmé dans les mythiques studios Churubusco, le septième long métrage d’Iñárritu est son plus personnel. Difficile de ne pas voir Silverio Gama comme l’alter ego du réalisateur. Deux expatriés célèbres et célébrés, Mexicains dans l’âme, Californiens au quotidien, rentrent au pays après une absence de vingt ans. Que le protagoniste fictif soit réalisateur de documentaires (et non d’histoires inventées) est l’astuce qui les distingue.

La question migratoire anime ici la réflexion de celui qui, depuis Birdman (2014), ne signe que du seul nom Iñárritu — son très mexicain prénom González est devenu l’initiale d’un middle name très american. Que reste-t-il de l’individu originel quand il change de camp ? D’où vient-il ? Où se situe-t-il ?

Habité par la nostalgie et les regrets, voire la culpabilité, Silverio ne renoue pas seulement avec un territoire, mais aussi avec son propre passé et celui du Mexique. Le présent n’apparaît que plus confus et cynique. En plaçant le bureau de l’ambassadeur des États-Unis au Castillo de Chapultepec — Musée national d’histoire dans la réalité —, Iñárritu joue le commentaire politique et fabule, à grands coups de figurants et d’effets de style, la bataille armée qui opposa les deux pays à cet endroit.

Dans ce Mexico que le cinéaste se plaît à magnifier, son alter ego erre parmi des spectres. Bardo se déroule dans sa tête, comme une mise en abîme. État intermédiaire entre la mort et la renaissance dans la philosophie bouddhiste, le bardo sert ici de métaphore pour parler de l’entre-deux intérieur que vit Silverio.

Vision réelle ou purement imaginaire, rêve ou cauchemar, Iñárritu ne cesse de naviguer entre la nature des scènes. Habile, il place une chose et son contraire, à l’instar de ce qu’annonce le titre du film. Sauf qu’il en fait trop, allant jusqu’à un étonnant anachronisme où le conquistador Hernán Cortés récite des lignes du poète Octavio Paz.

Oui, la scène du bal au California, « principal bar dansant de Mexico », ravit et émeut, pimentée d’une version a cappella du Let’s Dance de Bowie. Mais les images filmées avec un objectif grand-angle s’avèrent répétitives, et les plans-séquences frôlent la recette, telle la traversée de studios télé qui rappelle celle d’un théâtre dans Birdman.

Malgré ses longueurs, Bardo est une audacieuse réflexion sur la métamorphose culturelle. La capacité à rester toujours le même, qu’Iñárritu illustre par l’axolotl, salamandre mexicaine que le fils de Silverio a adoptée comme animal de compagnie, rend-elle plus fort ou plus fragile ?

Bardo, falsa crónica de unas cuantas verdades (s.-t. f. et a.)

★★★

Comédie dramatique d’Alejandro G. Iñárritu. Avec Daniel Giménez Cacho, Griselda Siciliani, Ximena Lamadrid, Íker Sánchez Solano, Mexique, 2022, 159 minutes. Au cinéma du Parc. Netflix dès le 16 décembre.

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