«The Menu»: un monstrueux festin

Ralph Fiennes et Anya Taylor-Joy dans une scène tirée du film «Le menu»
Photo: Eric Zachanowich Ralph Fiennes et Anya Taylor-Joy dans une scène tirée du film «Le menu»

Pour un gastronome comme Tyler, rien n’est plus excitant que d’obtenir une table au très sélect Hawthorn. Dans ce restaurant érigé sur une île, le chef Julian Slowik dirige une fidèle équipe qui, comme lui, vit sur place. D’emblée, tant l’emplacement que la philosophie de l’établissement font sourciller Margot, qui accompagne Tyler au Hawthorn. Elle n’est pas au bout de ses surprises. Le public non plus. Dans The Menu (Le menu), de Mark Mylod, réalisateur et producteur de l’estimée télésérie Succession, l’expérience culinaire proposée revêt en effet une dimension pour le moins extrême.

Dès la première scène, au port, Margot tranche parmi la faune privilégiée qui s’apprête à effectuer la traversée jusqu’au restaurant. Cache-t-elle quelque chose ? À cet égard, pourquoi la maîtresse d’hôtel est-elle si manifestement contrariée que Tyler ait à la dernière minute invité une autre convive, Margot en l’occurrence, que celle prévue ?

Seule cliente à s’intéresser au personnel, Margot se met rapidement à dégager une délicieuse ambiguïté, ambiguïté que l’actrice Anya Taylor-Joy, découverte dans The Witch (La sorcière) et consacrée dans la série The Queen’s Gambit (Le jeu de la dame), exsude par chacun de ses pores. En chef omnipotent, Ralph Fiennes multiplie les nuances sinistres sous ses dehors suaves. Sans oublier Nicholas Hoult, savoureux dans le rôle de l’imbuvable Tyler, un type condescendant prompt à la mecsplication. Mention spéciale à Hong Chau, délectable en maîtresse d’hôtel doucereusement intransigeante.

D’abord bénigne, la comédie se colore de notes foncées jusqu’à devenir couleur encre de seiche. Lorsque la maîtresse d’hôtel murmure à un client qui se croit tout permis qu’il « mangera moins qu’il le désire, mais plus qu’il ne le mérite », on se surprend à anticiper un dessert nappé de coulis à base d’hémoglobine (rien de tel ne surviendra, mais le sang coulera).

L’image avant le mot

Contrairement au bataillon qui s’active en cuisine, Mark Mylod ne parvient, hélas, pas à maintenir le rythme, surtout à l’approche de l’ultime service, où la cadence achoppe alors qu’elle devrait s’accélérer. Élégante et précise comme l’est la technique du chef Slowik, sa mise en scène use toutefois avec intelligence du langage cinématographique (exception faite d’une poignée de plans esthétisants superflus).

Par exemple, lorsque le réalisateur capte Margot au premier plan mais la maintient dans le flou en faisant plutôt le foyer sur le chef Slowik, à l’arrière-plan, on comprend combien Tyler est obsédé davantage par le chef que par Margot. Cette manière d’établir par l’image non seulement les relations, mais la teneur de celles-ci, entre les personnages, est autrement plus satisfaisante qu’un recours paresseux à du dialogue explicatif.

Voilà qui est représentatif de l’approche globale d’un film, qui, on s’en réjouit, aura jusqu’au bout le courage narratif de ses convictions satiriques. On regrettera cependant qu’après avoir explicitement opposé grand art et art populaire en parlant de la cuisine, mais en désignant clairement, derrière la métaphore, le cinéma d’auteur et le cinéma commercial, The Menu se borne aux clichés d’usage en la matière : un bon gros cheeseburger fait le travail (film populaire), tandis qu’un plat trop conceptuel devient une caricature culinaire (film d’auteur trop niché, sans doute). Mais encore ?

Sus aux ultrariches

Les préoccupations réelles du film résident ailleurs. Car d’entrée de jeu, The Menu présente les clients du Hawthorn comme des êtres élitistes, arrogants, malhonnêtes et indifférents aux dommages qu’ils causent. Ils sont par conséquent mûrs pour une bonne humiliation… ou pire.

Après Triangle of Sadness (Sans filtre), de Ruben Östlund, et juste avant Glass Onion: A Knives Out Mystery (Glass Onion. Une histoire à couteaux tirés), de Rian Johnson, The Menu est le troisième film à offrir une allégorie à visée punitive du « club des 1 % » et autres ultrariches par l’entremise d’un microcosme clinquant (respectivement un superyacht, une villa sur une île grecque privée, et un restaurant insulaire aux allures de bunker chic).

Or, il s’agit dans les trois cas de productions de prestige bardées de vedettes. Aussi ne sera-t-on pas sans relever le paradoxe entre les commentaires cinglants formulés par ces oeuvres à l’encontre des nantis, et la nature foncièrement luxueuse desdites oeuvres.

Quoi qu’il en soit, et malgré ses angles morts, The Menu s’avère un conte moral assez succulent.

Le menu (V.F. de The Menu)

★★★ 1/2

Comédie satirique de Mark Mylod.
Avec Anya Taylor-Joy, Ralph Fiennes, Nicholas Hoult, Hong Chau, Janet McTeer, John Leguizamo.
États-Unis, 2022, 106 minutes. En salle.

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