Clovis Cornillac, cinéaste du spectaculaire

L’acteur et réalisateur français Clovis Cornillac
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’acteur et réalisateur français Clovis Cornillac

Après Albert Dupontel, qui a réalisé une adaptation fort réussie du roman Au revoir là-haut (2017), c’est au tour de Clovis Cornillac de s’approprier l’univers de Pierre Lemaitre ; un défi qu’il relève avec l’opulence et le souci du détail qu’on lui connaît.

Couleurs de l’incendie reprend quelques années après la fin d’Au revoir là-haut et la mort d’Édouard Péricourt. Devenue seule héritière de la banque et de la fortune de son père, Madeleine Péricourt (Léa Drucker) — l’un des rares personnages rescapés du premier roman — voit sa vie bouleversée le jour des funérailles de ce dernier, alors que son fils Paul (Octave Bossuet, Nils Othenin-Girard) se retrouve paralysé en tentant de mettre fin à ses jours. Ce geste dramatique marquera le début d’un long calvaire pour Madeleine qui, après avoir tout perdu, devra affronter la cupidité et l’orgueil des hommes dans une France et une Europe ayant pour toile de fond la montée de Hitler et du totalitarisme.

S’ensuit une truculente histoire de vengeance — inspirée du Comte de Monte-Cristo, d’Alexandre Dumas, — peuplée de héros aussi fascinants que grotesques empêtrés dans leurs magouilles, leurs mensonges et leurs ambitions, où les gentils s’aiment et déploient leurs ailes et où les méchants se font prendre à leur propre jeu.

Alors qu’Albert Dupontel avait proposé un film d’une esthétique survoltée et fougueuse, Clovis Cornillac offre un spectacle de facture plus classique, mais visuellement sublime. « Albert a son cinéma, son prisme, sa manière de voir et, moi, j’ai la mienne, soulève le cinéaste rencontré à Montréal lors de sa participation au festival Cinémania. Un film, c’est quelque chose de total, c’est toi à tous les endroits. Je ne peux pas faire semblant d’être quelqu’un d’autre. »

Un grand cinéma populaire

C’est Pierre Lemaitre lui-même qui a confié le scénario adapté de son roman à Clovis Cornillac. « Je lis Lemaitre depuis ses premiers romans policiers. Je suis très client de son travail. Cette littérature aventureuse m’inspire un cinéma auquel je tente : un grand cinéma populaire, un spectacle qui divertit les gens sans tomber dans la stupidité. »

Bien que les personnages évoluent dans un décor grandiose, c’est d’abord à eux que s’attarde le cinéaste, rendant ainsi justice à la richesse de l’univers de Pierre Lemaitre et à son talent immense pour juxtaposer les trajectoires complexes.

La mise en scène peut être décriée, mais on ne peut pas dire qu’elle n’est pas honnête et appuyée sur un boulot de dingue. Tout m’obsède. Chaque broutille, chaque son, chaque élément de costume doit raconter quelque chose.

La première scène, qui résume à elle seule le contexte et les enjeux, est à ce sujet éloquente. Dans un plan-séquence qui navigue entre la cour et l’intérieur d’un hôtel, la caméra serpente à travers la foule pour s’arrêter devant chacun des héros de l’histoire, laissant deviner, par un jeu de détails foisonnants, leur statut social, leurs ambitions et leurs travers. Un clin d’oeil à l’ouverture du roman, qui s’ouvrait sur huit courtes séquences positionnant chacun des protagonistes.

« C’est un peu un “Il était une fois” qui permet de situer le spectateur dans un univers. J’y tenais beaucoup. Je tiens beaucoup à tout, d’ailleurs. La mise en scène peut être décriée, mais on ne peut pas dire qu’elle n’est pas honnête et appuyée sur un boulot de dingue. Tout m’obsède. Chaque broutille, chaque son, chaque élément de costume doit raconter quelque chose. Ce sont des écritures qui se superposent en permanence », raconte Clovis Cornillac.

Travailleur acharné, le cinéaste esquisse tous les détails de sa mise en scène bien avant son arrivée sur le plateau et bien avant que commencent les étapes préparatoires de la production. « C’est là que mon écriture cinématographique se met en place. Pour moi, c’est important de savoir ce que je raconte dans chaque séquence, ce que je veux souligner. Je ne décide pas des focales, mais de tout le reste. Ainsi, j’établis d’avance chaque valeur de plans, chaque déplacement des personnages, chaque positionnement de caméra. Je décortique tous les mouvements et leur raison d’être. »

Entre vengeance et tendresse

Grande réflexion sur la vengeance, ses pièges et ses possibilités, le film jouxte à l’épopée d’une femme en quête de justice celles de classes populaires et d’artistes en rébellion contre ce qui les contraint au silence et à la misère. Ainsi, il s’aventure à distinguer les bonnes revanches des mauvaises. Pour Madeleine, la vengeance devient donc une mise au monde, une découverte de soi.

« Au moment où elle perd tout, elle se trouve. Elle devient une femme moderne, bien dans son corps et dans sa peau. Elle est claire. C’est seulement à partir de là qu’elle peut entamer son long chemin vers la justice, pour elle, mais pour les autres aussi. Sa cause est noble, tout le contraire du technocrate Gustave Joubert (Benoît Poelvoorde), qui a courbé l’échine toute sa vie devant le père en croyant sincèrement qu’il serait récompensé en obtenant Madeleine en mariage. Lorsqu’il est éconduit, il entreprend une vendetta du parvenu, de celui qui croit qu’il peut acheter l’amour, et ça ne génère que des catastrophes dégueulasses, » précise le réalisateur.

Couleurs de l’incendie est aussi une grande histoire de tendresse et d’amour : celle d’une femme envers elle-même, celle d’une sororité écorchée par l’adversité, celle, certainement la plus mémorable du film, d’une artiste envers son admirateur, incarnée ici par Solange Gallinato (Fanny Ardant), une cantatrice atteinte d’une maladie incurable, et le jeune Paul, ramené à la vie par le seul pouvoir de sa voix.

« L’espace de l’art est une thématique qui m’intéresse beaucoup. Quand je regarde un tableau de Van Gogh ou une sculpture de Giacometti, je me demande toujours si je suis capable de me positionner au niveau de l’artiste pour recevoir l’oeuvre. Ça doit être merveilleux, pour un grand artiste, de rencontrer quelqu’un qui voit. Cette chanteuse en fin de vie trouve dans ce garçon presque mort l’oreille qu’on ne lui a pas tendue depuis son amour perdu, quelqu’un qui l’entend plus qu’il ne l’écoute. »

C’est d’ailleurs pour être vu et entendu du plus de gens possible que Clovis Cornillac espère d’abord et avant tout être parvenu à faire de son film un grand spectacle. « J’espère que les gens vont pouvoir se détendre et avoir du plaisir et ne prendre que ce dont ils ont envie. Ce que je souhaite, c’est créer un cinéma très large qui n’exclut personne. »

Hautement divertissant

Dans cette adaptation du roman de Pierre Lemaitre, qui fait suite au très réussi Au revoir là-haut (Albert Dupontel, 2017), Clovis Cornillac s’éloigne de la virtuosité de son prédécesseur pour s’insérer dans une mise en scène plus classique, splendide, mais parfois inégale. La scène d’ouverture, un plan-séquence ambitieux, est à la hauteur de la puissance chorale du récit de Lemaitre ; une symbiose qui ne traverse pas l’ensemble du film, le cinéaste, bien que maître des contrastes et de la lumière, se contentant souvent de capturer ses personnages dans une succession de gros plans et de champs-contrechamps. Autre exception : la section berlinoise qui, par le travail de symétrie et de couleurs, rend parfaitement justice au sentiment d’oppression qui accompagne la consolidation du pouvoir de Hitler. Le scénario, truculent et efficace, déploie une galerie de personnages archétypaux et menés par des motifs discutables, mais dont on ne peut détacher les yeux. Le sens du suspense et de l’aventure de l’écrivain se transpose aisément à l’écran dans une mécanique bien huilée et hautement divertissante.

Couleurs de l’incendie

★★★

Drame de Clovis Cornillac. Avec Léa Drucker, Benoît Poelvoorde, Alice Isaaz, Clovis Cornillac, Olivier Gourmet et Fanny Ardant. France–Belgique, 2022,122 minutes. En salle.



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