«Les nuits de Mashhad»: la journaliste et l’assassin

L’actrice Zar Amir Ebrahimi incarne avec un mélange impressionnant de lucidité et de détermination Rahimi, une journaliste décidée non seulement à confondre l’assassin, mais à le stopper — quitte à servir elle-même d’appât.
Photo: Sphère Films L’actrice Zar Amir Ebrahimi incarne avec un mélange impressionnant de lucidité et de détermination Rahimi, une journaliste décidée non seulement à confondre l’assassin, mais à le stopper — quitte à servir elle-même d’appât.

Une jeune femme contemple son enfant qui dort, l’embrasse, puis quitte son appartement sur la pointe des pieds. Dehors, la rue grouille d’une activité nocturne fébrile. Après s’être maquillée et changée dans une toilette publique, la femme rejoint le trottoir. Bientôt, un homme à moto l’accoste. Dans un immeuble désaffecté, ce mystérieux client étrangle cette prostituée, cette femme, cette mère, à qui l’on s’était déjà attaché et dont on avait cru, à tort, qu’on la suivrait le film durant. C’est sur ce prologue cruel, mais nécessaire puisqu’il met d’emblée un visage sur les victimes du tueur en question, que débute Les nuits de Mashhad, qui valut à Zar Amir Ebrahimi le Prix d’interprétation féminine à Cannes le printemps dernier.

L’actrice iranienne naturalisée française incarne avec un mélange impressionnant de lucidité et de détermination Rahimi, une journaliste décidée non seulement à confondre l’assassin, mais à le stopper — quitte à servir elle-même d’appât.

Le film, on le rappelle, s’inspire d’une affaire sordide remontant à 2000-2001, période au cours de laquelle, en Iran, un maçon de Mashhad, marié et père de deux enfants, assassina au nom de la pureté de la ville sainte pas moins de 16 prostituées.

La thèse du long métrage d’Ali Abbasi (primé à Cannes pour son précédent Border) est que l’une des principales raisons ayant permis à l’assassin de perpétrer autant de féminicides avant d’être finalement inquiété est que les autorités refusèrent longtemps d’admettre qu’un tueur en série sévissait, et que lesdites autorités n’avaient au surplus guère de sympathie pour « ces victimes-là ». Dans ce contexte, la création de ce personnage d’une journaliste d’enquête en guise de protagoniste dont on épouse la perspective et dont on partage, surtout, l’expérience du monde apparaît non seulement justifiée, mais avisée. On rappellera par ailleurs que Zar Amir Ebrahimi, actrice et réalisatrice bannie de la télévision et du cinéma iraniens depuis 2008, a elle-même eu maille à partir avec le régime de Téhéran.

Cet élément fictif s’intègre parfaitement au récit, qui lui est le fruit d’une recherche manifeste. Nerveuse, la réalisation demeure quant à elle rivée à Rahimi, autour de qui l’étau aussi bien dramatique qu’institutionnel se resserre. La caméra reste en outre à l’affût du moindre regard équivoque ou condescendant décoché à l’héroïne par ses nombreux interlocuteurs en position d’autorité.

Il en résulte un thriller sociopolitique percutant, riche de suspense et d’observations de moeurs révélatrices d’une société patriarcale gouvernée par un régime qui a favorisé l’émergence d’une misogynie systémique.

Passation de regard

Il est à cet égard un passage extrêmement troublant, mais important, sur lequel nous avons déjà écrit lors de la présentation du film au TIFF, puis la semaine dernière dans notre entrevue avec Zar Amir Ebrahimi.

« Les scènes les plus troublantes, hormis celles des féminicides montrées dans toute leur horreur haineuse, concernent la famille de l’assassin. Il y a sa conjointe, qui, en phase avec une bonne partie de la population à l’époque, approuve les actes de son mari, jugeant que ces femmes “impures” méritaient d’être éradiquées : misogynie intériorisée. Il y a son jeune fils, qui, au bénéfice de Rahimi, recrée dans le moindre effroyable détail le modus operandi de son père en s’adjoignant les services de sa soeur cadette pour jouer la victime : misogynie transmise. C’est à glacer le sang, mais le message, ô combien nécessaire, passe. »

Tout l’argument du film réside dans ces images tardives que Rahimi visionne sur sa petite caméra numérique avant qu’Ali Abbasi fasse occuper tout le cadre à celles-ci : lors de cette « passation de regard », le public voit ce que voit la journaliste et, à ce stade on l’espère, ressent désormais, ne serait-ce qu’un peu, ce qu’elle ressent.

Les nuits de Mashhad (V.O. persane, s.-t.f., de Holy Spider)

★★★★

Suspense de Ali Abbasi. Avec Zar Amir Ebrahimi, Mehdi Bajestani, Arash Ashtiani, Sina Parvaneh. Danemark–Allemagne–France–Suède, 2022, 115 minutes. En salle.

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