«Rewind & Play»: pauvre Thelonious Monk!

Le pianiste et compositeur de jazz Thelonious Monk donne un concert à Paris, Salle Pleyel, en décembre 1969.
Eleonore Bakhtadze Agence France-Presse Le pianiste et compositeur de jazz Thelonious Monk donne un concert à Paris, Salle Pleyel, en décembre 1969.

Rewind & Play, documentaire d’Alain Gomis présenté jeudi en ouverture de la 25e édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), est révoltant, et en cela, réussi. « Merci beaucoup, je suis très content que vous l’ayez trouvé révoltant, parce qu’il l’est », répond le réalisateur franco-sénégalais en entrevue au Devoir. « Et je suis aussi très content que vous ayez apprécié les longs passages où l’on voit Thelonious Monk jouer, parce que c’est ça qui était le plus important pour moi : qu’on réussisse à l’entendre, puisque ce qui compte, avant tout, c’est de rappeler que Monk est un très grand musicien » à qui on a fait passer un après-midi humiliant dans un studio de télévision parisien à l’automne 1969.

Alain Gomis, dont le long métrage Félicité a remporté le Grand Prix du jury de la Berlinale en 2017, développe présentement « une fiction sur » Thelonious Monk, monumental compositeur, improvisateur et pianiste jazz américain, « quelqu’un que je trouve assez fascinant puisqu’il garde une part de mystère, même si on en sait beaucoup sur lui — pas seulement dans sa façon de jouer, mais dans sa façon d’être, avec une sorte d’absolue honnêteté et intégrité qui me fascine ». Dans le cadre de ses recherches, Gomis écoute et visionne tout ce qu’il peut dénicher en lien avec son sujet et s’est donc tourné vers l’Institut national de l’audiovisuel, qui a conservé cet épisode de la série Jazz Portrait, enregistré à Paris à l’automne 1969.

« À ma grande surprise, on m’a aussi remis les rushs de l’émission », presque deux heures d’images. « D’habitude, tous ces rushs sont effacés ; quelque part, quelqu’un s’est dit : “Ça, on le garde.” C’est un petit miracle. » Un petit miracle dont se sert le réalisateur pour créer ce documentaire, qui révèle beaucoup de choses sur la personnalité de Monk… et aussi sur le sentiment de supériorité et la condescendance de l’équipe de production de cette émission.

Ce qu’on y découvre est consternant. Monk, dont le génie fut révélé au début des années 1950, cet improvisateur à la touche percussive et à l’intelligence compositionnelle raffinée — on lui doit plusieurs standards du jazz moderne, tels que ‘Round Midnight, Straight No Chaser, Blue Monk, Epistrophy, et on en passe —, est traité comme un moins que rien par l’animateur de l’émission, Henri Renaud, et le reste de l’équipe technique. Les images montrent la légende, laissée seule à transpirer sous les projecteurs, jouant (magnifiquement) pour passer le temps pendant que ses hôtes s’occupent à autre chose.

Un moment pénible

 

Puis arrivent les segments où Renaud doit interviewer Monk. Une série de questions niaises, plombées par les stéréotypes de l’animateur à propos du musicien. Personnage clé de la scène jazz parisienne à partir des années 1950, Henri Renaud était compositeur, arrangeur et pianiste lui aussi, ayant signé cinq albums à titre de leader et animé des sessions dans les cabarets jazz de l’époque (le Ringside, le Tabou, le Caméléon). À titre d’intervieweur et d’animateur, il est méprisable.

« Ça ne se passe pas bien du tout », voit tout de suite Gomis. « [Renaud] le sent, s’embourbe, c’est pénible — pour Monk, mais aussi pour lui. Et chez Monk, il y a quelque chose d’une très grande solitude. On fait à peine attention à lui et c’est, en même temps, ce qui me le rend extrêmement attachant. Sa grande patience, sa grande tendresse, il ne s’énerve jamais, et ça rend le moment encore plus pénible. »

« La première chose, à propos de ces images, c’est que je voyais vraiment Monk, la personne ; ensuite, je voyais cette mécanique [télévisuelle], cette machine à broyer les gens et à fabriquer les produits », comme ce prétendu portrait d’un jazzman, qui nous permettra au moins de l’entendre jouer, entre deux plans rapprochés où Monk est visiblement éberlué par l’attitude de l’équipe de tournage et les questions stupides de son interlocuteur.

Est-ce de racisme que fut victime Thelonious Monk dans ce studio parisien, en cet après-midi grisâtre ? « Oui, je le crois, dit le réalisateur. En tout cas, d’une forme de racisme. Pas forcément quelque chose fait dans une intention de racisme — c’est-à-dire fait avec conscience, dans la volonté de faire du mal. Là, on voit plutôt quelqu’un [Renaud] d’admiratif, qui aime vraiment Monk et sa musique, mais qui, pour parler de lui, ne cesse de l’enfermer dans des stéréotypes de compositeur excentrique », créateur d’une oeuvre présentée comme « difficile », des stéréotypes qui ont suivi Monk durant toute sa carrière.

« Monk est très gêné par ça, et c’est ce qui est pénible pour moi dans le film, dit Alain Gomis. On voit quelqu’un qui se bat contre l’image qu’on a de lui, contre les stéréotypes, mais en même temps, il fait le boulot », offrant de lumineuses interprétations de ses classiques qui, à elles seules, méritent que l’on s’attarde à Rewind & Play.

Rewind & Play, d’Alain Gomis, sera présenté le 17 novembre, à 19 h 30, au cinéma Impérial. Les Rencontres internationales du documentaire de Montréal se poursuivent jusqu’au 27 novembre.

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