«Chronique d’une liaison passagère»: Emmanuel Mouret, ou l’amour de la parole filmée

L’amour dans tous ses états et tracas est au coeur du cinéma d’Emmanuel Mouret. «Les histoires d’amour existent depuis la nuit des temps. Elles sont intéressantes justement parce que l’amour, dans toutes les sociétés, est régenté par des moeurs, par des codes moraux qui sont plus ou moins clairs, qui divergent, qui se discutent, qui changent, qui évoluent ou régressent… Mes personnages sont confrontés à des conflits de désir, à des conflits de fidélité.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’amour dans tous ses états et tracas est au coeur du cinéma d’Emmanuel Mouret. «Les histoires d’amour existent depuis la nuit des temps. Elles sont intéressantes justement parce que l’amour, dans toutes les sociétés, est régenté par des moeurs, par des codes moraux qui sont plus ou moins clairs, qui divergent, qui se discutent, qui changent, qui évoluent ou régressent… Mes personnages sont confrontés à des conflits de désir, à des conflits de fidélité.»

Lorsque, au début du film Chronique d’une liaison passagère, Charlotte et Simon conviennent d’entretenir une liaison dénuée de complications ou d’engagement sentimental, on sait d’emblée, contrairement à eux, que l’amour les attend au détour. En effet, après que la célibataire heureuse de l’être et que l’homme marié infidèle pour la première fois se furent promis des rencontres strictement basées sur le plaisir d’être ensemble, l’attachement fleurit. Avec sa verve coutumière et son sens aiguisé de l’observation, Emmanuel Mouret offre ici une autre de ces merveilleuses idylles de cinéma dont il a le secret.

Rencontré lors de son passage à Cinemania, le metteur en scène français explique avoir adapté une ébauche de scénario écrite par Pierre Giraud, un acteur vu notamment dans Celle que vous croyez.

« Ce qui m’intéressait, c’était la situation qui se développait entre ces deux personnages, ces deux amants qui s’engagent à ne se voir que pour le plaisir ; qui s’engagent à ne pas s’engager », explique Emmanuel Mouret.

Tout se déroule sans heurts dans ce délicieux marivaudage auquel s’adonnent Charlotte (Sandrine Kiberlain) et Simon (Vincent Macaigne), jusqu’à ce que…

« Il y a cette fameuse bombe sous la table [pour reprendre l’image hitchcockienne du suspense] qui réside dans l’inévitable question : “Que faire si les sentiments venaient ?” Je trouvais la situation excitante pour cette raison. Est-ce qu’une relation de plaisir qui se passe bien peut durer ? Évidemment, il faut qu’il y ait des ennuis, autrement, il n’y a pas de film. Et ici, cet ennui, c’est l’amour. »

Voilà qui est rafraîchissant, dans la mesure où souvent, au cinéma, l’amour est le but à atteindre et non l’obstacle à contourner.

La parole filmée

En l’occurrence, de Changement d’adresse à Mademoiselle de Joncquières en passant par Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, l’amour dans tous ses états et tracas est au coeur du cinéma d’Emmanuel Mouret.

« Les histoires d’amour existent depuis la nuit des temps. Elles sont intéressantes justement parce que l’amour, dans toutes les sociétés, est régenté par des moeurs, par des codes moraux qui sont plus ou moins clairs, qui divergent, qui se discutent, qui changent, qui évoluent ou régressent… Mes personnages sont confrontés à des conflits de désir, à des conflits de fidélité : est-ce qu’on est fidèle à ses engagements, ou est-ce qu’on est fidèle à ce qu’on ressent sur le moment ? Ce qui me passionne, au fond, ce sont les questions morales : les personnages qui tentent de trouver leur chemin, qui tentent de s’expliquer… »

Photo: Pascal Chantier Moby Dick Films Sandrine Kiberlain et Vincent Macaigne dans le film «Chronique d'une liaison passagère»

À ce propos, comme d’habitude chez le cinéaste, Chronique d’une liaison passagère fait la part belle à un dialogue riche et spirituel. Un dialogue subtilement drôle, mais par moments étonnamment poignant (impossible d’avoir les yeux secs lors d’un certain monologue de Vincent Macaigne).

« J’ai mis beaucoup de temps à accepter le fait que toute cette parole est cinématographique. Quelqu’un qui parle au cinéma attire le regard, simplement parce qu’en tant que spectateur, on veut voir si ce que le personnage dit correspond à ce qu’il éprouve, à ce qu’il affiche ou dégage. Du coup, le visage devient un écran : un écran qui montre, ou un écran qui cache. Je crois que la parole nous rapproche des visages au cinéma. De surcroît, la parole au cinéma, comme en littérature, convoque l’imagination du spectateur, le fait travailler : un personnage qui va raconter ce qui lui est arrivé, on sera forcé de se l’imaginer. »

De poursuivre Emmanuel Mouret : « Ce n’est que petit à petit, avec le temps, que je me suis aperçu que j’aime quand “ça parle” dans les films ; que je préfère les films où c’est le silence qui fait événement, et non la parole. Sauf que, pour que ce soit le silence qui fasse événement, il faut que ça parle tout le temps ou presque. Et puis, plusieurs des questions qui préoccupent mes personnages passent par le langage… »

Hommage aux maîtres

Comme l’explique le cinéaste, cette manière d’envisager le langage parlé dans le contexte du langage cinématographique ne s’est précisée que graduellement. Comme le révèle Emmanuel Mouret, c’est sa prédilection pour un certain cinéma d’antan qui l’a aidé à « trouver son chemin », à l’instar de ses personnages.

« Je me nourris de cinéma. Je suis très marqué par la comédie américaine, italienne et française des années 1930 à 1950. C’est étonnant, mais le cinéma n’a jamais été aussi “parlant” qu’au début du parlant : Capra, Hawks, Lubitsch… Faire parler mes personnages comme je le fais provient de cette admiration envers tout un tas de cinéastes comme eux. »

Avec ce onzième long métrage, Emmanuel Mouret prouve qu’en la matière, il n’a plus rien à envier à ses maîtres à filmer.

Le film Chronique d’une liaison passagère est présenté les 12 et 13 novembre à Cinemania, avant de prendre l’affiche en salle le 18 novembre.

Une mise en scène plus sophistiquée

Au sujet de la réalisation de Chronique d’une liaison passagère, Emmanuel Mouret confie avoir privilégié une approche visuelle différente. « J’ignore si le mot convient, mais je dirais que la mise en scène, avec tous ces déplacements dans l’espace, était cette fois plus sophistiquée. Les personnages ne s’assoient à peu près jamais… Cette fluidité que je recherchais constituait une forte contrainte. Et il y avait tout ce rapport cinétique entre la parole et la mise en scène. D’ailleurs, un “problème” que j’avais avec ce film, c’est que c’est un film de performances de comédiens, dans la mesure où on est en permanence avec eux et qu’on les suit lors de tous leurs rendez-vous. Or, je voulais que les spectateurs désirent les voir davantage, même si, dans les faits, on était tout le temps avec eux. Il fallait donc trouver des moyens visuels, de mise en scène, d’être avec eux mais sans trop les voir, afin de cultiver ce désir chez les spectateurs. C’est ce qui a orienté la mise en scène. »



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