«Tromperie» et «Frère et soeur»: un doublé Desplechin, entre amour et haine

«Tromperie» met en vedette Denis Podalydès, dans le rôle d’un écrivain américain à Londres, et Léa Seydoux, dans celui d’une mystérieuse Anglaise qui entretient avec lui une liaison adultère passionnée.
Photo: Axia Films «Tromperie» met en vedette Denis Podalydès, dans le rôle d’un écrivain américain à Londres, et Léa Seydoux, dans celui d’une mystérieuse Anglaise qui entretient avec lui une liaison adultère passionnée.

À quelque chose, malheur est bon, si l’on en croit le dicton. C’est certainement vrai pour Arnaud Desplechin, qui, malgré cette satanée pandémie qui n’en finit plus, a trouvé le moyen de tourner non pas un, mais deux de ses meilleurs films : Tromperie, une adaptation libre du roman du même nom de Philip Roth, et Frère et soeur, dans lequel il revisite les personnages de son chef-d’oeuvre (si, si) Un conte de Noël. Distincts à maints égards, ces deux longs métrages constituent pourtant un parfait programme double.

Pour l’anecdote, Tromperie était un vieux projet demeuré inabouti faute de savoir par quel bout le prendre. Mais voici qu’avec le confinement lié à la COVID vint l’illumination quant à la manière de tourner ce huis clos amoureux.

Mettant en vedette Denis Podalydès (suave), dans le rôle d’un écrivain américain à Londres, et Léa Seydoux (divine), dans celui d’une mystérieuse Anglaise qui entretient avec lui une liaison adultère passionnée, Tromperie pourra sembler faire bande à part dans la filmographie du cinéaste français.

En effet, bien que le cinéma de Desplechin exsude toujours une littérarité et des accents oniriques discrets qui l’éloignent d’une catégorisation réaliste, Tromperie s’aventure carrément dans l’artificialité : préserver les nationalités et les noms de villes originaux en dépit d’une distribution et d’un contexte manifestement hexagonaux, participe de cette volonté.

Comme nous le confiait récemment le cinéaste : « J’avais envie que ce soit comme un conte de fées. Les personnages s’échangent des mots comme ils s’échangent des baisers. […] On s’est servi de tous les artifices du cinéma pour montrer que chaque moment de cette histoire d’amour est précieux, unique, sacré, singulier, magique. On a voulu enchanter la vie. »

Pour y arriver, Desplechin a pour la première fois fait appel au directeur photo Yorick Le Saux, un as pour forger de telles ambiances comme en attestent ses collaborations avec François Ozon (Potiche) et Olivier Assayas (Personal Shopper).

 

Ainsi arrive-t-il à l’action de soudain se transporter du bureau de l’écrivain à une salle de répétition de théâtre, entre autres lieux « irréels » ouvrant le huis clos tout en respectant l’esprit de celui-ci. On signalera d’ailleurs cette séquence surréaliste pleine d’autodérision et d’autocritique où le protagoniste, prénommé Philip, subit un procès pour misogynie — une accusation souvent formulée envers Philip Roth.

Il en résulte un long dialogue amoureux qui, plutôt que de s’interrompre lorsque Philip discute avec Rosalie, une ex-amante malade (Emmanuelle Devos, merveilleuse), ou avec son épouse suspicieuse (Anouk Grimberg, poignante), suit son cours tour à tour sensuel, drôle, mélancolique…

Loin de faire l’apologie de Philip, Desplechin expose les failles d’un personnage qui, à terme, préférera toujours se réfugier dans ses fictions puisqu’il y contrôle, contrairement à la vraie vie, personnages et situations.

Les origines de la haine

 

À l’inverse de Tromperie, Frère et soeur s’apparente à un dialogue haineux, du moins au départ, avec d’un côté Louis (Melvil Poupaud, tout en nuances), écrivain — un autre, tiens — célébré, et de l’autre, Alice (Marion Cotillard, royale), une actrice adulée. Or, depuis des années, Alice déteste Louis pour des raisons qu’elle refuse de dévoiler, laissant planer, de non-dits en silences équivoques, les pires sous-entendus.

Cette querelle constituait l’une des principales sous-intrigues, et énigmes, d’Un conte de Noël. Dans Frère et soeur, les interprètes ont changé, certains prénoms également, mais les dynamiques et conflits familiaux sont restés. Ce film-ci reprend peu ou prou là où son prédécesseur a laissé, sauf que la situation a faisandé. Louis, qui autrefois se moquait avec détachement de l’attitude de sa soeur, n’entend plus à rire : son fils est mort, et il abhorre désormais Alice.

Réunis par un coup du destin, frérot et soeurette seront contraints de crever l’abcès.

Visuellement très proche d’Un conte de Noël et de facture plus « Desplechin » que ne l’est Tromperie (la directrice photo Irina Lubtchansky a collaboré avec le cinéaste sur plusieurs films, dont Les fantômes d’Ismaël et Roubaix, une lumière), Frère et soeur explore avec finesse, mais sans faux-fuyant, les sinuosités des relations familiales. Les mots sont choisis avec soin et les répliques sont ciselées, mais ce qui se dit est à dessein parfois très laid, ou très dur.

Les moments de douceur n’en paraissent que plus beaux.

À l’instar de Tromperie et de Frère et soeur, Louis et Alice se révèlent complémentaires par-delà leur différend et leurs différences. En se réconciliant, c’est une part d’eux-mêmes qu’ils récupéreront.

Tromperie

★★★★
Drame romantique d’Arnaud Desplechin. Avec Denis Podalydès, Léa Seydoux, Emmanuelle Devos, Anouk Grimberg. France, 2021, 105 minutes. En salle maintenant et sur Crave dès le 13 novembre.

Frère et soeur

★★★★ 1/2 
Drame d’Arnaud Desplechin. Avec Melvil Poupaud, Marion Cotillard, Patrick Timsit, Golshifteh Farahani. France, 2022, 108 minutes. En salle maintenant et sur Crave dès le 13 novembre.

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