«Les nuits de Mashhad»: féminicides en série sur fond de régime iranien

Dans «Les nuits de Mashhad», Zar Amir Ebrahimi incarne Rahimi, une journaliste déterminée à convaincre les autorités de l’existence d’un tueur en série qui s’en prend à des prostituées, et à le piéger au péril de sa vie.
Photo: Sphère Films Dans «Les nuits de Mashhad», Zar Amir Ebrahimi incarne Rahimi, une journaliste déterminée à convaincre les autorités de l’existence d’un tueur en série qui s’en prend à des prostituées, et à le piéger au péril de sa vie.

Dans la ville de Mashhad, en Iran, entre 2000 et 2001, un maçon en apparence sans histoire assassina 16 prostituées. Ces féminicides n’étaient à ses yeux qu’un moyen légitime de purger la ville sainte de la « débauche ». Dans le percutant Les nuits de Mashhad (ou Holy Spider), Ali Abbasi revient sur ce fait divers sordide, mais il le fait en épousant le point de vue d’une journaliste fictive qui tente de confondre le meurtrier. Son interprète, Zahra Amir Ebrahimi, dite « Zar », a à raison remporté le Prix d’interprétation féminine à Cannes. On l’a rencontrée plus tôt cet automne lors de son passage au TIFF, et il appert que sa propre histoire n’est pas exempte d’horreurs.

Depuis sa première, le film n’a fait que gagner en pertinence, voire en urgence, alors que la colère des manifestantes et manifestants envers le régime des mollahs à la suite de la mort de Mahsa Amini ne s’apaise pas.

« Je connaissais l’affaire de “l’Araignée” [surnom donné au tueur en Iran] : j’habitais à l’époque en Iran, et j’allais à l’université quand ces meurtres sont survenus », explique Zar Amir Ebrahimi, actrice et réalisatrice d’origine iranienne naturalisée française.

Elle incarne Rahimi, une journaliste déterminée, dans un premier temps, à convaincre les autorités de l’existence d’un tueur en série, et, dans un deuxième temps, à piéger ce dernier au péril de sa vie. Or, Zar Amir Ebrahimi ne devait pas jouer dans le film au départ : elle en était plutôt la directrice de casting.

« J’étais à Paris, et une copine productrice m’a contactée pour m’expliquer qu’Ali Abbasi cherchait quelqu’un pour l’aider à trouver les acteurs de son prochain film, surtout une actrice iranienne. Je me suis proposée pour le poste de directrice de casting, parce que je connais tout le monde, et aussi parce que je suis assez critique envers les directeurs de casting qui choisissent souvent des interprètes d’origine iranienne, mais qui ont grandi en Europe ou aux États-Unis. Ce n’est pas pareil : ils ont un accent et une gestuelle qui ne correspond pas. »

Une rencontre avec le cinéaste fut organisée, et il s’avéra qu’il était du même avis que Zar Amir Ebrahimi.

« Je lui ai proposé qu’on mélange acteurs professionnels et non professionnels, pour conférer un côté documentaire à son film ; ça lui a plu, et j’ai commencé mes recherches en ayant ça en tête. »

Un risque bien réel

Trouver une actrice pour le rôle de Rahimi, l’héroïne, s’avéra ardu. Le processus dura trois ans, pandémie comprise.

« Je ne pouvais pas retourner en Iran, mais Ali, si. »

Pour mémoire, Zar Amir Ebrahimi fut bannie de la télévision et du cinéma iraniens en 2008, dans la foulée d’une affaire de « sextape » ourdie, a-t-elle toujours argué, par un ex-amant vindicatif.

« J’ai donc tout planifié pour lui à distance », précise-t-elle.

Il faut comprendre que toutes les actrices pressenties craignaient des représailles en Iran, aussi déclinèrent-elles la proposition les unes après les autres. Zar Amir Ebrahimi finit par en trouver une prête à braver l’éventuel opprobre du régime iranien.

« C’était un projet qui mettait les gens à risque. »

Ici, Zar Amir Ebrahimi ne donne absolument pas dans l’hyperbole. À titre indicatif, le ministère de la Culture et de l’Orientation islamique d’Iran condamna la sélection du film à Cannes, puis le Prix d’interprétation remis à Zar Amir Ebrahimi, affirmant qu’il ne s’agissait dans les deux cas que de postures politiques.

« Si des personnes de l’intérieur de l’Iran sont impliquées dans le film Holy Spider, elles seront sûrement punies par l’Organisation du cinéma d’Iran », promit le ministre de la Culture, Mohammad Mehdi Esmaili.

De poursuivre Zar Amir Ebrahimi : « On avait donc cette jeune actrice de Téhéran qui avait accepté de partir tourner en Jordanie [le film sera finalement tourné en Turquie], car il était évidemment hors de question de filmer en Iran. »

Sauf qu’à la dernière minute, ladite jeune actrice se désista. « J’étais furieuse contre elle, mais j’ai fini par la comprendre, bien sûr. Elle mettait sa vie en danger et aurait dû quitter l’Iran pour toujours après ce film, et elle n’était pas prête à ça. »

Misogynie systémique

Ainsi, c’est par nécessité, et non par envie de briller, que Zar Amir Ebrahimi se retrouva devant la caméra à porter le film. Un film dont le sujet n’est pas l’enquête comme telle — l’identité du tueur est connue d’emblée —, mais davantage la misogynie systémique qui permet à ce genre de féminicides en série de passer sous le radar. C’est la même misogynie des autorités, des institutions et, ceci expliquant cela, de quantité de citoyens qui contrecarre les efforts subséquents de quelqu’un comme Rahimi pour exposer ces crimes au grand jour.

Lors de la présentation du film au TIFF, on écrivait à cet égard :

« Les scènes les plus troublantes, hormis celles des féminicides montrés dans toute leur horreur haineuse, concernent la famille de l’assassin. Il y a sa conjointe, qui, en phase avec une bonne partie de la population à l’époque, approuve les actes de son mari, jugeant que ces femmes “impures” méritaient d’être éradiquées : misogynie intériorisée. Il y a son jeune fils, qui, au bénéfice de Rahimi, recrée dans le moindre effroyable détail le modus operandi de son père en s’adjoignant les services de sa soeur cadette pour jouer la victime : misogynie transmise. C’est à glacer le sang, mais le message, ô combien nécessaire, passe. »

Zar Amir Ebrahimi opine : « C’est une société patriarcale, et la misogynie qui y règne découle de ça. »

Cette société, elle l’a bien connue avant de la quitter définitivement. Son bagage lui fut en l’occurrence d’une aide précieuse lorsqu’Ali Abbasi et elle convinrent d’étoffer les motivations du personnage de Rahimi.

« On s’est demandé : pourquoi elle prend ce risque ? Pourquoi elle est super féministe ? Je me suis connectée à moi, à mon histoire, à ma vie ; à toutes ces années en Iran… Mes souvenirs du gouvernement, de cette autorité… Le harcèlement… »

Liée à elles

Afin de se préparer, Zar Amir Ebrahimi discuta en outre avec plusieurs journalistes, et ce qu’elle apprit la troubla.

« J’ai vécu de la violence, des choses terribles que je ne pouvais même pas confier à ma famille, et encore moins aux autorités, mais j’avais toujours cru que les journalistes avaient, eux, une voix. C’est-à-dire qu’on ne pouvait pas les intimider facilement. Or, c’est faux, surtout pour les femmes journalistes, qui vivent énormément de harcèlement, et pas qu’en Iran. »

Ces révélations, loin de la décourager, permirent au contraire à Zar Amir Ebrahimi de mieux cerner son personnage.

« D’apprendre ça, ça m’a bizarrement aidée pour le rôle, parce que, là encore, ça me ramenait à ma propre expérience. Et tout à coup, ça devenait logique que ce personnage, cette journaliste, s’intéresse à ce point au sort de ces prostituées, de ces travailleuses du sexe, de ces femmes. Parce qu’elle se sent liée à elles. Leur mort, c’est aussi sa mort ; c’est notre mort à toutes. »

Le film Les nuits de Mashhad prend l’affiche le 18 novembre.

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