«Tori et Lokita»: l’amitié indéfectible face à la noire réalité

Les cinéastes Luc (à gauche) et Jean-Pierre Dardenne (à droite) entourent les acteurs vedettes de leur long métrage «Tori et Lokita», Pablo Schils et Joely Mbundu, lors du Festival de Cannes en mai dernier.
Photo: Valery Hache Agence France-Presse Les cinéastes Luc (à gauche) et Jean-Pierre Dardenne (à droite) entourent les acteurs vedettes de leur long métrage «Tori et Lokita», Pablo Schils et Joely Mbundu, lors du Festival de Cannes en mai dernier.

Il se prénomme Tori, n’est encore qu’un enfant, et a un visage d’ange. Elle se prénomme Lokita et entre à peine dans l’adolescence, quoique son regard, éteint pour en avoir trop vu, et son corps, sur ses gardes pour avoir trop subi, lui donnent un air beaucoup plus âgé. Arrivés seuls d’Afrique, ils tentent en vain d’obtenir l’autorisation de rester en Belgique. Inséparables dans l’adversité, ils prétendent être frère et soeur : au fond, ils le sont presque pour de vrai. Ils sont les héros tragiquement ordinaires de Tori et Lokita, le nouveau film des frères Dardenne, lauréat d’un prix spécial à Cannes.

« Ce film est né d’une première histoire qu’on avait écrite il y a une dizaine d’années, sur une mère forcée de quitter le territoire belge en laissant derrière elle ses deux enfants, à qui elle disait d’aller se déclarer comme mineurs non accompagnés dans un commissariat sans jamais se séparer ; que s’ils se séparaient, ils mourraient », explique Jean-Pierre Dardenne lors d’un entretien en visioconférence.

Cette idée de deux jeunes protagonistes ne devant pas se séparer remonte ainsi à ce projet antérieur.

« Dix ans plus tard, nous lisions, Luc et moi, des articles traitant de la disparition en Europe de mineurs étrangers non accompagnés [MENA, ou MMNA, pour mineurs migrants non accompagnés]. On ne savait pas ce qu’ils devenaient, mais on soupçonnait, parfois avec des preuves, qu’ils s’étaient retrouvés dans des milieux criminels : prostitution, drogue, trafic d’êtres humains… »

Une enquête chiffre à 18 292 le nombre d’enfants disparus entre 2018 et 2020, selon une enquête menée par le collectif journalistique Lost in Europe.

« Ça nous a révoltés », se souvient Jean-Pierre Dardenne.

Un bloc lumineux

De réflexion en rencontres avec divers intervenants, le personnage de la mère fut écarté, et les enfants issus d’une même famille devinrent un petit garçon originaire du Bénin, et une adolescente arrivée du Cameroun : deux protagonistes n’ayant donc plus de lien de parenté, mais qui se sont choisis et veillent farouchement l’un sur l’autre.

C’est surtout vrai de Lokita, qui protège Tori autant qu’elle le peut d’horreurs qu’elle est, quant à elle, forcée de subir. Outre que, comme Tori, elle livre de la drogue pour un trafiquant qui l’agresse sexuellement, Lokita se retrouve à garder un entrepôt louche, dont elle est également prisonnière.

Ce sont eux qui nous ont motivés à écrire et à consacrer trois ans de notre vie à ce projet. Et puis, un jour, pendant le processus de casting, nous avons rencontré Pablo Schils et Joely Mbundu, qui sont devenus Tori et Lokita. Ils présentaient ce contraste physique que nous entrevoyions d’emblée : lui petit, nerveux, elle plus massive, avec ce corps qui encaisse…

 

« Cette amitié indéfectible est devenue le sujet du film et le moteur de notre écriture, révèle Jean-Pierre Dardenne. C’est une amitié qui est là, comme un bloc lumineux face à une réalité qui est noire. »

Une réalité noire qui n’est en l’occurrence que trop crédible, les frères Dardenne ayant, fidèles à leurs habitudes, fait leurs devoirs.

« Nous avions déjà amassé pas mal de matériel avec ce précédent projet mentionné, rappelle Luc Dardenne. Ça nous a servis. Pour les aspects criminels, nous avons deux contacts dans la police. Parce que c’est vrai que, pour le type de films que nous faisons, nous avons besoin d’avoir des choses concrètes, vraisemblables, qui nous aident à construire nos fictions, nos histoires. »

Or, Tori et Lokita se sont manifestés avant même les grandes lignes de cette histoire-ci, comme le précise encore Luc Dardenne.

 

« Ce sont eux qui nous ont motivés à écrire et à consacrer trois ans de notre vie à ce projet. Et puis, un jour, pendant le processus de casting, nous avons rencontré Pablo Schils et Joely Mbundu, qui sont devenus Tori et Lokita. Ils présentaient ce contraste physique que nous entrevoyions d’emblée : lui petit, nerveux, elle plus massive, avec ce corps qui encaisse… »

Particulièrement dur

Justement, il importe de signaler à quel point Pablo Schils et Joely Mbundu sont remarquables dans les rôles principaux.

« C’était la première fois que nos deux personnages principaux étaient interprétés par des comédiens qui n’avaient jamais joué auparavant, note Luc Dardenne. Des enfants, de surcroît, qui étaient dans tous les plans, qui ne se connaissaient pas auparavant, mais entre lesquels il fallait créer une complicité… »

Cette complicité est au rendez-vous, à l’instar de la conviction, tant Pablo Schils et Joely Mbundu livrent des performances inoubliables. Inoubliable, le dénouement l’est également.

À cet égard, même selon les standards réalistes et socialement engagés des auteurs de La promesse, Rosetta,Le fils et L’enfant, Tori et Lokitas’avère un film particulièrement dur. C’est inhérent au sujet, certes, mais il y a autre chose. Comme le relevait le critique David Ehrlich de IndieWire, il s’agit en effet, peut-être, du film « le plus en colère » des Dardenne à ce jour.

Une opinion à laquelle souscrivent les principaux intéressés. De conclure Jean-Pierre Dardenne : « Oui, tout à fait. C’est inadmissible, ces disparitions de mineurs. Ce n’est pas normal que des vies soient brisées comme ça. Il faut que les lois changent. Il faut que les choses changent. »

Le film Tori et Lokita prendra l’affiche le 11 novembre.
 

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