«Tu te souviendras de moi»: épineuse adaptation

Rémy Girard et Karelle Tremblay dans une scène de «Tu te souviendras de moi»
Photo: Les films Opale Rémy Girard et Karelle Tremblay dans une scène de «Tu te souviendras de moi»

Basée sur la pièce du même nom de François Archambault (2014), la comédie dramatique Tu te souviendras de moi, d’Éric Tessier, représente avec douceur et sensibilité la perte d’autonomie d’un homme en proie à la maladie d’Alzheimer. Malheureusement, de l’aveu du réalisateur lui-même, il ne s’agit pas d’un film sur la maladie, et son traitement d'autres sujets s’avère terriblement dépourvu de nuance.

Ainsi, dès les premières minutes, on est bouleversé par la misère vécue par le protagoniste Édouard (Rémy Girard). Comme toute personne souffrant d’Alzheimer, ce professeur d’université à la retraite a besoin que sa famille s’occupe de lui. Cependant, sa femme, Madeleine (France Castel), le laisse pour un autre homme. Aigri et pédant, Édouard était peu reconnaissant des efforts qu’elle faisait pour lui.

Un jour, elle abandonne le pauvre homme chez leur fille, Isabelle (Julie Le Breton). Dans une tentative désespérée de trouver quelqu’un d’autre pour le garder, le copain d’Isabelle (David Boutin) le confie à sa fille à lui, Bérénice (Karelle Tremblay), une adolescente rebelle en quête d’elle-même.

La rencontre les transformera tous les deux, et Bérénice ne le quittera plus. Érudit et découragé par la jeune génération qui passe son temps devant des écrans, Édouard transmet à Bérénice des connaissances sur l’histoire du Québec et sur le monde. Il donne un sens à sa vie. Bérénice, quant à elle, apporte au professeur les soins et la sérénité dont il a besoin.

Un cinéma maladroit

A priori, cette histoire a de quoi émouvoir, d’autant que Rémy Girard et Karelle Tremblay livrent des performances sensibles. Hélas, l’émotion se perd dans le traitement formel du récit et dans une surabondance de références superficielles. Le cinéma peine à donner à cette pièce à succès tout son potentiel.

Pour représenter les souvenirs d’Édouard, Éric Tessier se sert deflash-back. Ils témoignent de clichés agaçants, dont la surbrillance autour des personnages pour signifier l’évanescence des souvenirs, ou encore une utilisation de la nature pour évoquer un passé heureux.

Dans le présent du récit, de nombreuses insertions douteuses, souvent des plans serrés de feuillages, servent de transitions entre les scènes. Ils rendent — parfois — compte de l’état psychologique des personnages, et font référence à la Flore laurentienne, de Marie Victorin, qu’Édouard lit à quelques reprises, mais leur utilisation paraît souvent injustifiée.

Par ailleurs, les nombreuses références littéraires employées dans le film ne servent que très peu le récit. Leur pertinence n’est pas suffisamment justifiée, autrement que pour signifier grossièrement un décalage entre les générations d’Édouard et de Bérénice.

Le choc des générations

Ce décalage est d’ailleurs, selon Éric Tessier lui-même, le principal sujet de son film. « C’est surtout un film qui réfléchit à ce que ma génération va laisser aux suivantes, […] un film qui porte sur le recul du français et sur une conception commune de notre histoire », a dit Éric Tessier en entrevue avec Le Devoir.

Évidemment, Édouard incarne cette inquiétude. Il se fait maintes fois critique de sa société, qu’il affirme être en perdition. Mais les enjeux ne sont jamais abordés sur le fond ni représentés, sauf avec Bérénice qui regarde son cellulaire. Les discours d’Édouard à ce sujet versent abondamment dans les clichés. Des conversations sur l’Histoire au moment de sa rencontre avec Bérénice sont particulièrement insupportables.

Dans un premier texte croisant critique et entrevue paru en mars 2020, au moment où le film devait initialement prendre l’affiche avant que la pandémie ne vienne brouiller les cartes, Le Devoir titrait « Tu te souviendras de ce film ». Certes, mais pour quelles raisons ? Ce film aussi touchant qu’irritant est — enfin — en salle depuis vendredi. Il faut le voir pour trancher.

Tu te souviendras de moi

★★ 1/2

Drame d’Éric Tessier. Avec Rémy Girard, Julie Le Breton, Karelle Tremblay, France Castel, David Boutin. Québec, 2020, 108 minutes. En salle.

À voir en vidéo