«Armageddon Time»: souvenirs éparses

L’atout principal d’«Armageddon Time» est sa jeune vedette, Michael Banks Repeta (à droite), qui incarne avec un mélange conquérant d’aplomb et de sensibilité le petit héros, Paul Graff, 11 ans, qui se lie d’amitié avec Johnny (Jaylin Webb, un nom à retenir), un de ses rares camarades de classe noirs.
Photo: Focus Features L’atout principal d’«Armageddon Time» est sa jeune vedette, Michael Banks Repeta (à droite), qui incarne avec un mélange conquérant d’aplomb et de sensibilité le petit héros, Paul Graff, 11 ans, qui se lie d’amitié avec Johnny (Jaylin Webb, un nom à retenir), un de ses rares camarades de classe noirs.

Ces jours-ci, un réalisateur estimé offre aux cinéphiles un film en bonne partie autobiographique, et de loin son plus personnel en carrière. On y suit son jeune alter ego qui, vers la fin de l’enfance, découvre que son amour pour l’art n’est pas qu’un passe-temps, mais une passion. Le tout, sur fond de chronique familiale tourmentée. Non, il n’est pas question ici du formidable The Fabelmans, vu au TIFF et attendu en salle le 23 novembre. Il s’agit plutôt d’Armageddon Time, de James Gray, oeuvre moins maîtrisée, repartie bredouille de Cannes le printemps dernier.

C’est dommage, car James Gray est indéniablement un grand réalisateur, en témoigne pratiquement toute sa filmographie, de Little Odessa à The Lost City of Z, en passant par The Yards (Trahison), We Own the Night (La nuit nous appartient) et Two Lovers(Deux amants).

Or, lorsqu’un cinéaste brillant décide de s’aventurer dans le cinéma autobiographique, il accouche souvent d’un excellent film, voire d’un chef-d’oeuvre. On pense à François Truffaut et ses 400 coups, à Federico Fellini et son Amarcord, à Barry Levinson et son Diner, à Ingmar Bergman et son Fanny et Alexandre, à Cameron Crowe et son Almost Famous (Presque célèbre), à Noah Baumbach et son The Squid and the Whale (Le calmar et la baleine), à Joanna Hogg et son dytique The Souvenir / The Souvenir Part II… Sans oublier le déjà mentionné Steven Spielberg et son The Fabelmans

Hélas, Armageddon Time n’atteint pas ces sommets-là.

Le film a des qualités, ne serait-ce que parce qu’un cinéaste de la trempe de James Gray sait comment narrer avec une caméra. L’atout principal d’Armageddon Time est, cela étant, sa jeune vedette, Michael Banks Repeta, qui incarne avec un mélange conquérant d’aplomb et de sensibilité le petit héros, Paul Graff, 11 ans.

Paul vit au sein d’une famille juive de la classe moyenne dans le quartier de Queens, en 1980 (le titre fait à la fois référence à une chanson des Clash et à un discours de Ronald Reagan, alors en campagne présidentielle). Paul déteste son frère aîné, Ted, qui le lui rend au centuple, il se montre volontiers irrespectueux envers ses parents qui soupirent mais passent l’éponge, surtout sa mère (Paul a un côté enfant-roi avant la lettre)…

Il est toutefois très proche de son grand-père maternel, joué par un Anthony Hopkins frêle, mais merveilleux. En parents pétris de contradictions, Anne Hathaway et Jeremy Strong, sont convaincants également, exception faite d’une séquence où le film les contraint à se transformer en monstres le temps d’un châtiment corporel : la mère devient soudain une harpie aux yeux exorbités, le père se prend pour Jack Nicholson dans The Shining, défonçant la porte de la toilette avant de fouetter Paul avec sa ceinture, cela, pendant que sourit en retrait le grand frère (à qui, au moins, on s’est abstenu de mettre de l’écume à la bouche).

Cette séquence, qui se veut à l’évidence viscérale, jure avec le reste puisque les personnages retrouvent, et maintiennent, leur personnalité première dès la scène suivante.

Manque de cohésion

Doué pour le dessin, Paul rêve de devenir un artiste (riche et célèbre, ère Reagan oblige), ce que lui confirme une visite au musée Guggenheim, lors d’une sortie scolaire. À l’école, justement, Paul flirte avec la délinquance bénigne et se lie d’amitié avec Johnny (Jaylin Webb, un nom à retenir), un de ses rares camarades de classe noirs qui, ceci expliquant cela, est le bouc émissaire favori de leur enseignant, qu’il soit coupable ou non du délit du moment.

Au contact de Johnny, Paul prend conscience que ses parents fièrement démocrates, prétendument épris de valeurs libérales, et qui l’ont très tôt sensibilisé à la question de l’antisémitisme, sont racistes.

En compagnie de Johnny, Paul fait, oui, les 400 coups, ce qui incitera ses parents à l’envoyer dans une école privée plus stricte… et toute de Blancs peuplée.

Tantôt une chronique familiale pleine de cris, de pleurs et de rires, tantôt un drame social à message, tantôt un récit initiatique sur la fin de l’innocence, Armageddon Time manque de cohésion. Problèmes de scénario, en somme.

En fait, parvenu au dénouement, si tant est qu’on puisse appeler ainsi les dernières minutes du film, on se demande carrément ce que James Gray souhaitait raconter. Parce que c’est bien beau de vouloir parler de soi, mais encore faut-il savoir ce qu’on veut dire exactement.

Le temps de l’Armageddon (V.F. de Armageddon Time)

★★ 1/2

Drame de James Gray. Avec Michael Banks Repeta, Jaylin Webb, Anne Hathaway, Jeremy Strong, Anthony Hopkins. États-Unis, 2022, 115 minutes. En salle.

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