Les innombrables masques de Michel Blanc

Dans «Les cadors», Michel Blanc interprète le rôle de Jean-Pierre, une crapule sans foi ni loi.
Photo: Julien Cadena Le Devoir Dans «Les cadors», Michel Blanc interprète le rôle de Jean-Pierre, une crapule sans foi ni loi.

Le visage de l’acteur Michel Blanc est l’un des plus familiers, et aimés, du cinéma français. Son crâne lisse et son timbre de voix singulier, comme perpétuellement agacé, le distinguent depuis des décennies, en drame comme en comédie. Avec ses considérables dons pour le jeu, évidemment. De passage à Montréal, Michel Blanc présente à Cinemania la comédie dramatique Les cadors, de Julien Guetta, où il s’amuse, et amuse, en vile crapule.

« Je joue un salopard, mais un vrai ! » s’exclame l’acteur, manifestement ravi, lors d’un entretien portrait.

Son personnage se prénomme Jean-Pierre : il est l’oncle des protagonistes, Antoine et Christian, deux frères aux tempéraments contrastés. Antoine travaille au port de Cherbourg et gagne un nécessaire revenu d’appoint en s’impliquant dans les magouilles de Jean-Pierre, tandis que Christian est l’aîné bohème de passage qui craint, à raison, l’influence de tonton sur frérot.

« Lorsqu’on m’a proposé ce rôle, je me suis dit, tiens, ça, j’ai jamais fait. J’ai joué toutes sortes de types, sympathiques ou antipathiques, mais un mafieux sans foi ni loi qui est prêt à sacrifier ses propres neveux au nom de ses trafics… »

La composition de Michel Blanc s’avère d’autant plus jouissive que ni lui ni le scénario n’essaie d’adoucir la monstruosité du personnage. « C’est une ordure d’un bout à l’autre du film. Il n’y a pas un seul moment où il devient attendrissant. Il est détestable, tout le temps. »

Un tournant professionnel

 

Il faut une certaine générosité pour jouer cela. De fait, maints acteurs préfèrent carrément éviter les rôles de vilains.

« Mais c’est ça qui est intéressant dans ce métier. Vous savez, je ne suis pas devenu acteur pour me jouer moi-même. »

On le croit volontiers : même dans Grosse fatigue, son deuxième film en tant que scénariste et réalisateur (Prix du scénario à Cannes), il incarnait une version satirique de sa propre personne. Pour mémoire, dans ce succès de 1994, « Michel Blanc », acteur célèbre, se fait voler son identité par un sosie sans scrupule. Un génial numéro d’autodérision que celui-là.

Quoiqu’à l’époque, cet ancien aspirant pianiste devenu membre de la troupe du Splendid (Les Bronzés et ses suites) n’avait plus à faire la preuve de ses aptitudes comiques.

« C’est marrant parce que, quand j’ai commencé dans le métier, je décrochais seulement des petits rôles dans des films d’auteur : Bertrand Tavernier [Que la fête commence, Des enfants gâtés], Claude Miller [La meilleure façon de marcher], Serge Gainsbourg [Je t’aime, moi non plus]… Et puis, il y a eu Les bronzés et Les bronzés font du ski, en 1978-1979, et les “auteurs” ont tous arrêté de m’appeler. Ils devaient avoir peur que le public ne voie en moi que Dusse [son inénarrable personnage dans lesdites comédies]. »

C’est le triomphe de Tenue de soirée, de Bertrand Blier, en 1986, qui rappela Michel Blanc au bon souvenir de la frange « auteuriste » du cinéma français. L’acteur y forme avec Miou-Miou un couple paumé qui tombe sous l’influence d’un charismatique personnage incarné par Gérard Depardieu, avec à la clé liaison homosexuelle, travestissement et prostitution.

« C’était une comédie aussi, mais complètement déjantée. Je n’avais jamais fait un truc pareil. »

Il est ainsi des films qui marquent un tournant dans une carrière. « Exactement. Tenue de soirée en est un. Avec ce Prix d’interprétation gagné à Cannes, tout à coup, des cinéastes qui n’avaient jamais pensé à moi ont commencé à m’imaginer dans des rôles différents. On ne le sait jamais sur le coup, qu’un film aura ce genre d’incidence sur la suite d’un parcours. »

Acteur dramatique

 

En 1989 survint un autre de ces films charnières : Monsieur Hire, de Patrice Leconte, déjà à la barre des fameux Bronzés. Tirée d’un roman de Simenon, cette oeuvre policière où Michel Blanc incarne un type solitaire obsédé par sa voisine d’en face (Sandrine Bonnaire), mais pas pour les raisons qu’on croit, exsude un romantisme mortifère envoûtant. Là encore, l’acteur n’avait « jamais fait un truc pareil ».

« Ce film…, murmure Michel Blanc, un sourire aux lèvres. Ce personnage quasi mutique, cette atmosphère noire… À ce jour, je me demande si j’étais trop jeune pour le rôle. »

Devant ce doute, on argue que monsieur Hire semble justement ne pas avoir d’âge, et que cela ajoute à l’aura insolite qui émane du personnage. Michel Blanc opine : « Vous avez raison. Et c’est vrai qu’il est comme sans âge. »

Avec ce film, public, critiques et, oui, cinéastes découvrirent Michel Blanc, l’acteur dramatique. Depuis, il alterne comédies et drames sans toutefois faire de distinction au niveau du jeu.

« Ce qui compte, c’est la sincérité de l’acteur. Il faut jouer avec vérité ce qui est écrit. Dans le cas d’une comédie, par exemple, dès lors qu’elle est bien écrite, plus vous jouez juste, vrai, et plus ce sera drôle. Je n’ai pas une approche déterministe par rapport au drame et à la comédie. »

Ici, Michel Blanc marque une pause, songeur.

 

« De vous à moi, j’ai fait énormément de comédies. Or, je n’ai pas l’impression que je pourrais encore beaucoup évoluer dans ce registre. Ça risquerait de relever de la réminiscence, de la redite. Alors que dans les rôles dramatiques, il me reste un sentiment de nouveauté. Je suis tenté par ça, par ces aventures que je sais que je n’ai pas déjà vécues. »

On l’écoute, et on le sent mûr pour un autre de ces films qui « marquent un tournant ». Pour autant, Michel Blanc n’entend pas accepter n’importe quelle offre sous prétexte qu’il s’agit d’un rôle en or.

« J’ai refusé de bons projets parce que je ne voulais pas travailler avec tel ou tel metteur en scène, parce que sa réputation ne me plaisait pas. Je me renseigne toujours. Au début d’une carrière, on a tendance à tout accepter, parce qu’on se dit : “Il faut que j’existe”. Après, avec un peu de chance, on peut devenir plus exigeant. Je le suis devenu. »

Une nouvelle étape

 

Depuis 1974, Michel Blanc a été au générique de presque 75 films, ralentissant un peu la cadence, mais à peine. Ces dernières années, il fut bouleversant en médecin homosexuel dans Les témoins, d’André Téchiné, et renversant en indispensable directeur de cabinet dans L’exercice de l’État, rôle qui lui valut un César.

« Au cours de l’année et demie écoulée, j’ai tourné dans trois films : Les cadors, où j’ai ce chouette rôle secondaire, et deux autres, où je tiens les rôles principaux. Ça faisait longtemps que je n’avais pas enchaîné autant de projets. »

Mûr pour un petit repos ? Pensez-vous ! « Je ne veux pas qu’on me laisse tranquille. J’ai tendance à me déliter lorsque je reste inactif. Vous savez, j’ai toujours le même plaisir à jouer. Ça, ça n’a pas changé. J’ai 70 ans. C’est un choc de le dire. Parce que c’est une étape : je suis passé dans la catégorie des seniors. »

Que Michel Blanc se rassure : le temps n’a fait qu’affiner son talent, immense au demeurant. De telle sorte que ce que l’on ressent surtout en sa présence, c’est de la déférence.

Le film Les cadors est présenté à Cinemania les 3 et 5 novembre.

À voir en vidéo