Le combat d’Ensaf Haidar, une femme qui a «choisi d’être libre»

Ensaf Haidar, en compagnie des coréalisateurs Patricio Henriquez et Luc Côté
Photo: Jean-Philippe Sansfaçon Le Devoir Ensaf Haidar, en compagnie des coréalisateurs Patricio Henriquez et Luc Côté

Ensaf Haidar a les traits tirés lorsqu’on la rencontre à Outremont : elle rentre d’une tournée qui l’a menée en Allemagne, au Texas et à Rouyn-Noranda, où le documentaire En attendant Raïf, présenté en première mondiale au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, a reçu un accueil enthousiaste.

Ce film de deux heures et demie retrace ses huit longues années de combat dans l’espoir de faire libérer son mari, Raïf Badawi, condamné en 2012 à 10 ans de prison et à 1000 coups de fouet en Arabie saoudite en raison de ses opinions politiques. Le blogueur sera finalement flagellé 50 fois plutôt que 1000, mais son calvaire demeure traumatisant pour lui, sa femme et leurs trois enfants.

Le documentaire montre tout : les photos d’une famille heureuse dans son pays d’origine, l’arrivée à Sherbrooke en 2014 de la mère réfugiée de 35 ans avec ses enfants, l’apprentissage du français, les 376 vigiles d’indéfectibles militants et amis de Sherbrooke pour la libération du prisonnier politique, l’humiliation publique des 50 coups de fouet à Djeddah, les tournées de la jeune femme partout dans le monde, son engagement politique avec le Bloc québécois, les espoirs, les doutes, les pleurs et la libération de Badawi, le 11 mars 2022, après 10 années d’emprisonnement, pas un jour de moins — en dépit (ou à cause) des pressions internationales.

On voit surtout une mère de famille d’une détermination à toute épreuve, qui n’abandonne jamais la bataille même dans les heures les plus sombres. Par exemple, quand son mari, épuisé après trois années et demie en prison, lui souffle d’un ton abattu au téléphone, dans une de leurs courtes conversations (sous surveillance des autorités saoudiennes) : « Tu es trop optimiste. »

Ainsi, donc, le combat se poursuit : Raïf Badawi est sorti de prison, mais n’a pas le droit de quitter l’Arabie saoudite pour les 10 prochaines années.

« Je suis libre. Je n’ai pas de raison de perdre l’espoir. Je dois bouger, je dois aller chercher le positif partout. Et les gens qui nous appuient me donnent du courage », dit Ensaf Haidar, qu’on rencontre chez Luc Côté, coréalisateur avec Patricio Henriquez du documentaire En attendant Raïf. Le film arrive en salle vendredi.

Ensaf Haidar s’exprime dans un français où se mêlent des accents toniques arabes et des « là, là » typiquement québécois. Ses profonds yeux bruns s’allument en évoquant les hauts et les bas de la dernière décennie. Elle rit beaucoup. Mais les larmes ne sont jamais bien loin.

« Ensaf n’agit jamais en tant que victime. La famille au complet aime la vie. Ils aiment la fête, ils ont du plaisir, dans la tradition arabe d’hospitalité. Ils ne sont pas juste en attente comme dans un salon funéraire », dit Luc Côté. « Elle est toujours forte, très combative en public. Dans le film, on l’a vue d’une autre manière. Ça rend justice à sa force, qui est bâtie sur des moments plus tristes, plus durs », ajoute Patricio Henriquez, cinéaste engagé d’origine chilienne.

La transformation d’une famille

Les réalisateurs ont dû puiser parmi plus de 300 heures de tournage échelonnées sur 186 jours durant les huit dernières années. Ils ont fait d’innombrables allers-retours sur l’autoroute 10, entre Montréal et Sherbrooke, en plus de voyager autour du monde avec l’héroïne de leur film. Ils font désormais « partie de la famille ».

Les cinéastes ont été témoins d’une véritable transformation de la famille Haidar-Badawi. La mère et ses enfants Najwa, Doudi et Miriyam deviennent québécois. Assez rapidement, les enfants se parlent français entre eux. Doudi : « C’est plate, aller à l’école. » Il découvre le véritable sort de son père en faisant une recherche sur Google.

Les yeux mouillés, le garçon raconte qu’il s’ennuie de son père. « Toutes les affaires qu’on faisait ensemble. Un tour en auto après l’école, à côté de la mer. »

Le doute et l’inquiétude assaillent Ensaf Haidar en constatant que les appels de son mari se font plus rares. « Avant, il appelait toutes les 12 heures. Maintenant, il peut attendre une semaine, deux semaines sans appeler. Ça, pour moi, c’est un changement. Avant, il était très positif, très courageux. Maintenant, il laisse faire, il se fout des choses… Il est loin. Je ne veux pas le juger. »

Le film rappelle l’association d’Ensaf Haidar avec le blogueur et auteur américain Robert Spencer, considéré par des analystes comme étant d’extrême droite en raison de ses positions envers l’islam. « Ma mission, c’était de faire libérer Raïf, dit-elle au Devoir. Je suis amie avec tout le monde qui parlait pour la libération de Raïf.  »

Cauchemar saoudien

 

Le documentaire décrit les déchirements de la société saoudienne, qui ont fait de Ensaf Haidar une militante farouche pour la laïcité — et contre le voile. Raïf Badawi a été dénoncé par son propre père, qui déplorait l’influence d’Amnistie internationale sur son fils. La soeur aînée de Raïf, Samar, a épousé l’avocat de Badawi, Walid Abu al-Khair, condamné à 15 ans de prison ; elle a été arrêtée elle aussi.

Le film ne le mentionne pas, mais Ensaf Haidar a rompu avec toute sa famille, restée en Arabie saoudite. Elle n’a plus revu son père (décédé en 2014), sa mère, ses sept frères, cinq demi-frères et trois soeurs. « Ils ne sont pas d’accord avec ce que j’ai fait. Pour eux, c’est gênant, c’est un scandale. J’ai accepté ça. C’est leur opinion. Moi, j’ai choisi d’être libre », dit-elle en entrevue.

Le documentaire montre aussi des pendaisons et une décapitation en public. Le ministre saoudien des Affaires étrangères s’indigne des pressions du Canada : « C’est scandaleux, d’après nous, qu’un pays nous fasse la morale et exige la libération immédiate [de Raïf Badawi]. Vraiment ? Nous demandons l’indépendance immédiate du Québec. Nous demandons immédiatement des droits égaux pour les Autochtones du Canada. Vous pouvez nous critiquer à propos des droits [de la personne]. Vous pouvez nous critiquer à propos des droits des femmes. Les États-Unis le font, le département d’État fait des rapports chaque année. On peut en parler. Mais “nous demandons la libération immédiate” ? Que sommes-nous ? Une République de bananes ? »

Le film écorche aussi les gouvernements successifs qui ont autorisé la vente à l’Arabie saoudite de véhicules blindés canadiens ayant été utilisés contre des civils.

Les réalisateurs du documentaire sur la famille Badawi, militants pour les droits de la personne qui travaillent avec Amnistie internationale, espèrent éveiller les consciences. « Raïf ne peut pas embrasser ses enfants jusqu’en 2032. On ne peut pas rester insensibles et ne rien faire. Si on oublie, on devient complices », dit Patricio Henriquez.

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