Vie et mort du gala boiteux

Les réalisateurs suédois Ruben Ostlund (à gauche) et Tarik Saleh lors de la cérémonie de clôture du 75e Festival du film de Cannes, en mai dernier.
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Les réalisateurs suédois Ruben Ostlund (à gauche) et Tarik Saleh lors de la cérémonie de clôture du 75e Festival du film de Cannes, en mai dernier.

Le film québécois Les oiseaux ivres d’Ivan Grbovic a triomphé aux deux galas organisés par Québec Cinéma, dont celui diffusé par ICI Télé un dimanche de juin dernier. C’est cette fête pilotée par Québec Cinéma que le diffuseur vient d’abandonner, au grand désarroi du milieu.

Les oiseaux ivres a remporté 10 Iris au total, la seconde récolte en importance d’un coup des 24 années de gala. Le film a même représenté le Canada dans la course à l’Oscar du meilleur film international.

Quel a été l’effet aux guichets de cette surexposition télévisuelle de l’oeuvre encensée par la critique, chouchoutée par le milieu ? Nul, ou presque. Par la force des choses, puisque le film est sorti en octobre 2021, soit huit mois avant la cérémonie et l’empilement des statuettes.

Il n’est en fait resté à l’affiche que quelques semaines (en pleine pandémie, il est vrai) et il ne figure pas au palmarès des dix films québécois les plus vus dans les salles l’an dernier. Les oiseaux ivres a rapporté environ 227 000 $ au box-office.

Il n’y a rien d’insultant, ni même de béotien, à s’aventurer sur ce terrain des comptes utilitaristes de la culture. La preuve, c’est que Pierre Barrette, directeur de l’École des médias de l’UQAM, grand connaisseur de cinéma et encore plus imposant analyste de la télé, fournit lui-même cet exemple en entrevue.

Produire un gala coûte cher. Cet argent pourrait-il servir à faire autrement la promotion des films d’ici ?

 

« Disons que 25 000 personnes ont payé pour voir le film de l’année, dit-il. C’est probablement moins, mais bon. Or, 25 000 personnes, c’est un flop absolu à la télé. Même à Télé-Québec. Le cinéma a un énorme prestige, une énorme aura artistique et culturelle, à raison, mais sa popularité ne se compare absolument pas avec celle de la télévision. La moindre série un peu boboche va chercher 15 ou 20 fois plus de gens. On est dans des univers complètement différents », dit-il.

Deux conclusions et autant d’options pour le télédiffuseur et son partenaire Québec Cinéma découlent de cette agaçante comparaison chiffrée, comptable mais imparable. Continuons, donc, dans l’ordre.

Un gala, kossadonne ?

Le premier constat est que Radio-Canada a de bonnes raisons de ne plus vouloir relayer le gala du cinéma. Sa vitrine aide finalement bien peu à faire rayonner le cinéma québécois, un des premiers objectifs de la distribution de prix télévisée. Cela dit, le déplacement du gala en juin a probablement joué un rôle dans la chute finalement fatale des cotes d’écoute à moins de 500 000 téléspectateurs en 2021.

« Personne ne va se réjouir de cette disparition, mais, en même temps, il faut admettre que la soirée avait des difficultés et que les cotes d’écoute n’étaient pas nécessairement là, résume Jason Béliveau, rédacteur en chef de Séquences. La revue du cinéma. C’est malheureux, c’est désolant, mais ce n’est pas surprenant. »

Il repart sur l’effet concret de cette soirée. « J’aimerais bien qu’on essaie de mesurer les effets réels du gala. On parle de rayonnement. Est-ce que le fait de gagner l’Iris du meilleur film a des répercussions sur la location ou l’achat des films ? Produire un gala coûte cher. Cet argent pourrait-il servir à faire autrement la promotion des films d’ici ? » ajoute Jason Béliveau.

Cette forme d’autopromotion semble en déclin partout. « Le concept même du gala, la remise de prix télévisée avec les violons et les paillettes, intéresse moins les gens, ajoute-t-il. Il y a trop de problèmes majeurs dans le monde actuellement pour regarder des vedettes vivant très bien défiler sur un tapis rouge et se remettre des prix. »

On a essayé de faire un gala sur le théâtre au Québec et ça n’a jamais levé, là encore parce que les pièces récompensées n’étaient plus à l’affiche et que, franchement, le show était plate.

 

Si les gens en veulent moins, les grands réseaux d’ici et d’ailleurs diminuent donc leur offre. TVA a sabordé les prix Artis. Les Oscar comme les Golden Globes ou les César captent de moins en moins le public.

« On a essayé de faire un gala sur le théâtre au Québec et ça n’a jamais levé, là encore parce que les pièces récompensées n’étaient plus à l’affiche et que, franchement, le show était plate, dit le professeur Barrette. Et si la soirée de l’ADISQ résiste, c’est parce que l’animateur, Louis-José Houde, offre à tout coup un des meilleurs moments de télé de l’année. » L’observation tient pour le gala Les Olivier, avec des humoristes aux commandes du bon show.

Les remises de prix célébrant la télé à la télé, elles, résistent le mieux. Normal. Elles attirent des téléspectateurs qui peuvent encore voir et revoir les émissions récompensées.

« La fonction primordiale d’un gala en est une de curation : ce moment signale ce qui vaut la peine d’être vu, ou lu, ou écouté, explique M. Barrette. C’est une sorte de boussole. Or, en ce moment, le cinéma est partout et nulle part. Un film reste deux semaines en salle, disparaît pendant des mois, réapparaît sur l’une des multiples plateformes. Ça reste un immense bordel. Le gala présente des films très peu vus en salle et difficiles à voir par la suite. »

Si on ajoute la désaffection grandissante et généralisée des jeunes adultes pour les écrans traditionnels, on se retrouve avec une situation encore plus inquiétante pour l’un comme pour l’autre. Cette grande mutation fait que le star-system basique sur lequel reposent en partie les industries culturelles québécoises vacille. Pour la belle jeunesse, Véronique Cloutier, même avec ses émissions radio et télé, son magazine et sa chaîne sur Tou.tv, ne fait déjà plus le poids face aux influenceurs d’OD

Radio-Canada, kossadonne ?

La cause est donc entendue ? En fait, non. Une seconde perspective critique émerge de la crise. Des chroniqueurs culturels et des ténors du milieu cinématographique le répètent depuis quelques jours : si Radio-Canada voulait vraiment jouer son rôle, elle en ferait plus pour la culture nationale et le cinéma en particulier. Dans cette seconde perspective, la mort du gala des Iris (ou des Masques en théâtre) devient le symptôme d’un mal radio-canadien bien plus profond. « On peut se dire que, si on utilisait mieux la lucarne de la télé, les films seraient plus vus, dit le professeur Barrette. Les oiseaux ivres pourrait attirer des centaines de milliers de personnes s’il était diffusé dans un cadre approprié. La télévision remplirait ainsi son mandat culturel. Je ne suis pas loin de penser que c’est effectivement la fonction d’une télévision publique. C’est certainement la fonction de Télé-Québec. Je pense que ça devrait être dans une certaine mesure la fonction de Radio-Canada aussi. Mais en ce moment, on n’en est pas là. »

Le spécialiste de la télé parle de la « télémétropolisation » de Radio-Canada. Les deux grands réseaux généralistes du Québec offrent en gros la même chose, à quelques exceptions près. Oui, bien sûr, il y a Découverte et La semaine verte, mais pour le reste, ça va de Ça finit bien la semaine à Tout le monde en parle… D’ailleurs, ni les deux chaînes de radios publiques ni le réseau spécialisé ICI Artv ne proposent de magazine consacré au septième art.

« C’est le mandat de Radio-Canada de promouvoir le cinéma et la culture d’ici », dit Mylène Cyr, directrice générale de l’Association des réalisateurs et des réalisatrices du Québec (ARRQ). Elle siège aussi au conseil d’administration de Québec Cinéma. « On devrait s’asseoir tous ensemble et trouver une formule plus innovante qui pourrait plaire à plus de publics. »

Jason Béliveau y croit faiblement. Il préfère se dire que, si les médias publics abandonnent, ou tout comme, le cinéma devra se questionner sur ses modes de diffusion et les moyens d’accroître seul sa visibilité et sa popularité. « Québec Cinéma fait un très beau travail dans la diffusion en région, note-t-il. Il faudrait encourager cette pratique et amener le cinéma vers les cinéphiles où ils se trouvent, pour leur donner le goût de retourner dans les salles. »

Il mise aussi sur la diffusion des films dans des lieux propices à une expérience cinématographique de qualité, comme le cinéma Moderne ou la Cinémathèque québécoise de Montréal. Lui-même participe au développement du Circuit Beaumont, une salle art et essai de 70 places qui ouvrira cet hiver au centre-ville de Québec. Les oiseaux ivres devrait figurer au beau programme…

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