«All Quiet on the Western Front»: cette guerre absurde, mais spectaculaire

Daniel Brühl dans une scène du film «All Quiet on the Western Front»
Photo: Reiner Bajo Daniel Brühl dans une scène du film «All Quiet on the Western Front»

Près d’un siècle après sa parution — et sa première adaptation au cinéma —, le célèbre roman d’Erich Maria Remarque, All Quiet on the Western Front (1929), est de retour sur nos écrans — petits et grands, Netflix oblige — dans une interprétation puissante et horrifiante du cinéaste allemand Edward Berger. L’histoire originale, qui offrait une immersion authentique dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, trouve, dans les échos des canons qui grondent aujourd’hui sur le continent européen, une résonance d’une urgence incontestable.

1917. Depuis plusieurs mois déjà, les forces alliées et allemandes mènent une guerre de tranchées peu fructueuse sur le front de l’ouest, qui s’étend de la mer du Nord à la frontière entre la France et la Suisse. Paul Bäumer (Felix Kammerer, grandiose), un adolescent allemand, ment sur son âge pour s’enrôler avec quelques camarades animés de ferveur patriotique et romantique. En quelques jours, les jeunes hommes sont lancés sur le champ de bataille avec un équipement médiocre, un entraînement minimal et les uniformes de soldats qui y ont laissé leur peau.

Dès lors, tout n’est plus que course pour la survie. Courir, les yeux empreints d’effroi, vers l’avant, ne pas laisser son regard dévier vers les détonations, les corps qui tombent, les amis qu’on laisse derrière. Courir pour quelques oeufs ou un poulet, pour échapper au fusil du fermier. Courir vers la possibilité d’un avenir, même s’il n’est qu’une prison peuplée de fantômes. Les hommes, ici, ne sont que du bétail pour l’ego de puissants, « une paire de bottes avec un fusil ».

Alors que les sens des personnages sont anéantis par l’horreur, ceux du spectateur sont sans cesse sollicités par l’expérience viscérale et spectaculaire — car c’est bien d’un spectacle qu’il s’agit — proposée par Edward Berger. Les plans larges offrent des paysages à couper le souffle, des cieux en demi-teinte, des arbres gracieux et dénudés, des plaines immobiles et grandioses, comme pour rappeler que quelque chose de beau résistera à la bêtise des hommes.

Puis, la caméra s’approche, dévoilant les corps, transis de froid, enrobés d’un linceul de gel glacial. Elle se faufile dans les tranchées, témoigne de la promiscuité des corps, fait entendre les dents qui claquent et les cris de détresse, se traîne dans la boue, le sang, les fragments d’os jusqu’à un intolérable pas toujours facile à justifier. Chaque scène est hantée par cette musique sombre et insistante comme une longue plainte, ces trois notes qui glacent le sang et sonnent le glas d’une part d’humanité.

Le contraste entre l’action du champ de bataille et les pourparlers diplomatiques est encore plus saisissant. Du chaos et du massacre, on passe aux natures mortes, aux clairs-obscurs symboliques et grandiloquents, à l’alignement parfaitement parallèle de deux parties en négociation, séparées par une table, quelques croissants et du saucisson.

Dans la lignée de 1917 (2019) de Sam Mendes, et pour mieux souligner l’absurdité de la guerre, le cinéaste choisit de ne s’attarder qu’au présent de ses personnages, à cette détresse qui, de toute façon, ne laisse place à aucun avenir. Un film puissant, mais d’une violence inouïe.

All Quiet on the Western Front

★★★ 1/2

Drame de guerre d’Edward Berger. Avec Felix Kammerer, Daniel Brühl et Albrecht Schuch. Allemagne–États-Unis, 2022, 147 minutes.

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