Voyages, voyages

«Rêves d’Afrique», du merveilleux tandem formé de Muammer Yilmaz et Milan Bihlmann, surnommés aussi les «optimistic travelers», lançait la 50e saison des Grands explorateurs en septembre dernier.
Photo: Muammer Yilmaz «Rêves d’Afrique», du merveilleux tandem formé de Muammer Yilmaz et Milan Bihlmann, surnommés aussi les «optimistic travelers», lançait la 50e saison des Grands explorateurs en septembre dernier.

En 1972, une initiative déjà très populaire en France (Connaissance du monde) allait créer au Québec une véritable frénésie. Sous l’impulsion de passionnés du voyage, Serge Martin, Pierre Valcour et François Prévost, Les Grands explorateurs voulaient offrir le monde sur grand écran, proposant à des cinéastes globe-trotteurs de présenter leurs films, mais aussi de les commenter devant public. Avant la pandémie, alors que l’on songeait déjà au 50e anniversaire de l’organisation, celle-ci comptait 40 000 abonnés et une programmation à l’affiche dans 53 salles à travers le Québec atteignant 350 000 spectateurs.

Rêves d’Afrique, du merveilleux tandem formé de Muammer Yilmaz et Milan Bihlmann, surnommés aussi les « optimistic travelers », lançait la 50e saison en septembre dernier. Lors de sa présentation à la salle Pierre-Mercure à Montréal, où Le Devoirétait présent, quelques incidents cocasses ont ponctué l’événement. D’abord, les deux cinéastes ont débarqué sur scène en sandales, loin d’une certaine image protocolaire associée au rituel de cette organisation, Muammer Yilmaz brandissant même sa caméra pour filmer celui qui était chargé de les présenter au public, André Maurice, directeur des conférenciers. Nullement déstabilisé, ce dernier en a profité pour demander s’il y avait des abonnés fidèles depuis 50 ans dans la salle : quelques mains se sont levées ! Et finalement, en deuxième partie, un enfant portant encore la couche aux fesses a ponctué le film de ses pleurs répétés.

Sans qu’on y voie de puissants symboles, ces anecdotes témoignent à la fois d’un passé glorieux et d’un avenir en transformation. Cela est perceptible dans le choix de ces deux intrépides, dont les films précédents endisent long sur leur témérité : Compostelle sans bagage, Le tour du monde en 80 jours sans un centime, etc. Et laCOVID-19 n’a pas ralenti leurs ardeurs. « J’ai passé six mois à dormir seul en haute montagne et à la belle étoile dans les Pyrénées, raconte Milan Bihlmann, un Allemand au français impeccable. Malheureusement, il y aura toujours une guerre, une pandémie, une catastrophe naturelle dans les années à venir, mais il ne faut pas se cacher derrière ça pour rester chez soi. »

Quant à Muammer Yilmaz, un Turc vivant en France, le chaos des deux dernières années l’a poussé vers « le yoga, l’écriture et l’importance d’apprendre des choses. Quand je devais rester chez moi, je ne me suis jamais senti enfermé, et en 2021, j’ai tout de même voyagé dans 23 pays. »

Aller à la rencontre des autres constitue la motivation première de ces « frères de voyage et de vie » au moment de tourner un film comme Rêves d’Afrique ; de l’Afrique du Sud à l’Éthiopie, le hasard les a conduits vers des gens qui pouvaient avoir besoin d’un petit ou d’un grand coup de main. Ici un toit à réparer, là une vidéo pour promouvoir une candidature aux Jeux paralympiques de Tokyo, rien ne résiste à l’enthousiasme de ces deux nomades qui préfèrent l’autostop à l’autocar, au train ou à l’avion. Un périple guidé moins par un GPS que par le coeur.

Photo: Jean-Philippe Sansfaçon Le Devoir André Maurice, le directeur des conférenciers des Grands explorateurs

Les Grands explorateurs nous ont davantage habitués à des ciné-conférenciers nettement plus sérieux. On ne cherche pas à transformer de fond en comble une formule qui continue de plaire, même si les deux dernières années, uniquement en ligne, ont laissé des traces.

« Une saison se prépare à partir du mois de mars, et nous avons eu le feu vert pour un retour dans les salles en juillet dernier, dit André Maurice, qui a lui aussi présenté plusieurs films aux Grands explorateurs, notamment sur le Québec et sur l’Argentine. On a perdu des spectateurs [la moyenne d’âge est d’environ 52 ans], mais ils reviennent tranquillement. Nous avons bon espoir. »

Pour les attirer cette année, il compte évidemment sur des destinations qui font rêver : les Açores, les Philippines, le Groenland, et même l’Iran, dont on parle beaucoup ces temps-ci, mais très peu comme destination voyage…

Les voyages forment la jeunesse

Le rajeunissement de l’auditoire est un défi, avoue André Maurice, qui fréquente plusieurs festivals où les films de jeunes aventuriers sont en vedette, présentés devant des salles combles. Il tient toutefois à une diversité de thèmes (« Ces cinéastes cherchent beaucoup à faire passer des messages, surtout sur les changements climatiques ») et de pays (« Notre but est de montrer des contrées lointaines et méconnues »).

Muammer Yilmaz et Milan Bihlmann ne sont pas les premiers à apporter un air de jeunesse aux Grands explorateurs. Mélanie Carrier se souvient encore avec enthousiasme de son baptême aux côtés de son conjoint et partenaire de cinéma, Olivier Higgins. Biologistes de formation, amoureux des voyages, d’escalade et des défis, ils ont parcouru 8000 kilomètres à vélo, de la Mongolie à la plaine du Gange, en Inde, en passant par la Chine.Asiemut (2007) décrit cette trajectoire périlleuse. « Notre premier objectif était de réaliser un film sans savoir si on allait réussir, se souvient la coréalisatrice d’Errance sans retour avec amusement. Disons que c’était une aventure dans l’aventure ! »

Photo: Jean-Philippe Sansfaçon Le Devoir Le tandem qui a réalisé le film «Rêves d’Afrique», Milan Bihlmann et Muammer Yilmaz

Elle fut pour eux profitable et exaltante. « En plus d’avoir été sélectionnés aux Grands explorateurs — tout le monde nous disait que ça serait le cas ! —, nous avons fait une tournée de plusieurs mois en Belgique et en Suisse avec Exploration du monde. Nous étions devant des salles pleines, parfois de 1000 personnes — et dire que j’étais convaincue que c’était ça, l’univers du documentaire ! (Rires) Ce qui a fait notre force, c’était de nous présenter sans prétention, et surtout pas comme de grands explorateurs. »

Ce coup d’envoi couronné de succès a eu une influence déterminante sur leur approche (« S’intéresser aux autres, aux autres cultures, pour les comprendre et mieux se comprendre soi-même »). Cela a permis plus tard d’intéresser la Suisse à leur documentaire Québékoisie(2013), sur les relations entre les Québécois et les Premières Nations.

L’approche débonnaire de Muammer et Milan, comme celle de Mélanie et Olivier, réjouit Jean-Michel Dufaux, éternel globe-trotteur, animateur et concepteur de la série Tour de thaï, sur Évasion, également auteur de Mon année à l’étranger. Récit de slow travel (Parfum d’encre). Pour le fils du regretté cinéaste Georges Dufaux, Les Grands explorateurs ont encore leur place, parce qu’ils continuent de présenter des films sur grand écran, « là où les conditions sont optimales, en plus des discussions avec les ciné-conférenciers. Leur véritable force, c’est l’expérience humaine ».

Toucher l’humain

Or, Internet a tout changé, y compris notre rapport aux destinations étrangères. À l’heure où voir le monde entier est accessible sur un écran de télévision, d’ordinateur et de téléphone, grâce à National Geographic, BBC Travel, Planète+, etc., Jean-Michel Dufaux croit que leurs films « doivent se coller davantage aux humains qu’aux paysages, parce que ça, on peut en voir partout sur YouTube ». « En 1972, ça répondait à un besoin légitime, l’offre n’était pas très abondante. Mais je sentais aussi que les cinéastes s’excluaient du politique, du social, optant pour une approche plus didactique pour satisfaire les passionnés de voyages. »

Autant les cinéastes de Rêves d’Afrique que ceux d’Asiemut ont préféré suivre leur instinct plutôt qu’une certaine formule, authenticité qui a d’ailleurs plu aux Grands explorateurs. « Le rêve de tout réalisateur, c’est de partager son travail, et c’est qu’ils nous offrent », souligne Milan Bihlmann.

« D’ici la fin de l’année, Rêves d’Afrique sera projeté plus de 150 fois, affirme Muammer Yilmaz, et je constate qu’il touche toujours autant à l’humanité des spectateurs, à leur coeur. »

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