«Le Québec au cinéma»: miroir de nos obsessions

Le critique Michel Coulombe à l’occasion de la sortie de son livre
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le critique Michel Coulombe à l’occasion de la sortie de son livre

Pour son nouvel ouvrage, Le Québec au cinéma. Ce que nos films disent de nous, le critique Michel Coulombe s’est prêté à un exercice assez original : tenter d’extraire de la filmographie québécoise les particularités communes qui font notre identité. Tout un pari pour l’auteur, qui jure avoir pris beaucoup de plaisir à révéler nos travers (mais aussi nos qualités) en analysant et décortiquant plus de 600 longs métrages.

« Sonder l’imaginaire québécois à travers notre cinématographie permet d’établir une sorte de sociologie du Québec », résume en entrevue Michel Coulombe, grand passionné de l’histoire du 7e art qui a dirigé les fameux Rendez-vous du cinéma québécois de 1984 à 1999.

« Dans les années 1950, nos films sont foncièrement duplessistes », énumère-t-il. « Notre cinéma des années 1960 est ensuite porté par la Révolution tranquille. Tandis que la révolution sexuelle et l’affirmation identitaire envahissent nos grands écrans dès les années 1970. »

Les décennies s’égrènent ainsi au fil des chapitres divisés en une centaine de thèmes révélateurs au Québec, qui vont des hivers rigoureux aux jurons, en passant par le nationalisme ou la religion, autant de sujets sur lesquels plusieurs compatriotes continuent de s’écharper. « C’est un miroir tendu de nos obsessions, illustre M. Coulombe. Mon objectif est d’englober toutes les époques du cinéma moderne en partant du début des années 1940 jusqu’en 2022, avec l’ultime Niagara, de Guillaume Lambert, qui vient de sortir en salle. »

En (re)visionnant film après film, l’auteur, qui ne voulait pas se fier à ses souvenirs, s’est efforcé d’accomplir un impressionnant travail de recensement afin de révéler les changements et les soubresauts d’une société, malgré des questions quasi inamovibles comme le rapport compliqué qu’entretiennent encore les Québécois avec l’argent, à jamais immortalisé dans Séraphin. Un homme et son péché (2002), de Charles Binamé.

Une autre section s’attarde aussi à l’évolution des moeurs, notamment sur la question du viol. « J’ai été sans voix quand j’ai revu les films Valérie (1969) ou J’ai mon voyage ! (1973), de Denis Héroux. C’est très déstabilisant de voir comment ces productions abordaient le viol avec autant de légèreté. »

Le critique stipule qu’en matière d’évolution sociale, la place des Premières Nations du Québec a fait un saut de géant. « Il ne faut pas oublier qu’à une époque, des cinéastes filmaient des gens déguisés en Indiens pour les traiter de sauvages. Depuis les années 2000, un véritable « vent de changement » souffle sur l’industrie québécoise avec des propositions réalistes et sensibles, à mille lieues du folklore et des préjugés. On n’a qu’à penser à Kuessipan (2019), de Myriam Verreault, Bootlegger (2021), de Caroline Monnet, et Mesnak (2011), d’Yves Sioui Durand.

Notre cinéma peut aussi se faire prophétique, comme en témoigne la page du livre consacrée aux complotistes. « Dans une séquence du Jésus de Montréal, de Denys Arcand, qui remonte quand même à plus de trente ans, on retrouve exactement le ton et le discours des conspirationnistes d’aujourd’hui », explique l’auteur.

Pacifiste et fataliste, le peuple québécois ?

L’ouvrage, bourré de photographies, possède un côté ludique, presque pédagogique. Il inclut sans distinction productions populaires, oeuvres primées et films d’auteur. Ainsi, la comédie De père en flic (2009), d’Émile Gaudreault, côtoie l’austère La neuvaine (2005), de Bernard Émond, ou l’acclamée Sarah préfère la course (2013), de Chloé Robichaud.

« L’idée n’est pas de porter un jugement sur les longs métrages, précise-t-il. Ce qui est important, c’est de montrer que notre corpus filmique nous trahit, car c’est lorsque l’on additionne la diversité des films que des tendances se dégagent. »

Michel Coulombe aime aussi mettre la loupe sur ce qui nous distingue des autres nations. Ainsi, le thème de la guerre n’est pas abordé de la même façon ici, au Québec. « Si l’on compare notre rapport à la guerre et à la violence avec nos voisins américains, on voit que c’est très différent. Chez nous, le déserteur est une figure assez héroïque, alors qu’aux États-Unis, il ne l’est pas du tout. »

« On est un peuple plutôt pacifiste », affirme l’auteur, qui rappelle que la phrase « La guerre, la guerre, c’est pas une raison pour se faire mal » (La guerre des tuques, 1984, d’André Melançon) est devenue l’une des répliques les plus célèbres de notre cinéma.

Les Québécois ne se valorisent pas non plus particulièrement, poursuit-il. Un trait de caractère à la limite du fatalisme, dont l’auteur a fait un fascinant inventaire à travers le terme « petit » utilisé à toutes les sauces : « p’tit poil » par-ci, « p’tit gars » par-là et surtout la célèbre formule « on est né pour un p’tit pain ».

Michel Coulombe raconte avoir fait plusieurs découvertes sur la psyché collective, comme avec la déclaration « Ça va bien aller » popularisée ces deux dernières années par le premier ministre François Legault durant la pandémie de COVID-19. « Mais cette expression passe-partout est présente dans la filmographie depuis plus de 60 ans ! » conclut-il.

Le Québec au cinéma. Ce que nos films disent de nous

Michel Coulombe, Saint-Jean éditeur, 364 pages

À voir en vidéo