La crise du cinéma dans l’oeil du directeur de la Cinémathèque québécoise

Marcel Jean dirige à la fois la Cinémathèque québécoise et la programmation du Festival international du film d’animation d’Annecy en France.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marcel Jean dirige à la fois la Cinémathèque québécoise et la programmation du Festival international du film d’animation d’Annecy en France.

Si un réalisateur se laissait inspirer par la crise du cinéma, il accoucherait certainement d’un film catastrophe.

La pandémie a plombé la fréquentation des salles, partout. Des données montrent qu’avec 95,5 millions d’entrées en 2021, les cinémas français font leur pire score depuis un siècle. Il s’était vendu 110 millions de billets de cinéma en 1925.

Le déclin était bien visible avant la crise sanitaire (138 millions de places seulement en 2019) et la reprise ne vient pas cette année (moins de 100 millions de billets entre janvier et août).

Le sombre constat demeure avec le nombre d’entrées par habitant. Le Français moyen allait au cinéma 10 fois en 1946, puis 2 ou 3 depuis l’arrivée de la télévision il y a soixante ans. On en était à 1,5 billet par citoyen en 2021, un autre triste record.

Les chiffres du Québec paraissent moins dévastateurs, mais ils indiquent ici aussi une crise profonde. L’assistance calculée par l’Observatoire de la culture a reculé de 21,1 millions d’entrées en 2012, à 18,7 en 2019 puis à 7 millions en 2021.

La semaine dernière, à Deauville, où se réunissaient des exploitants de salle en congrès, la ministre de la Culture de France, Rima Abdul-Malak, a carrément parlé d’un « enjeu civilisationnel pour nos sociétés et pour nos démocraties ». Rien de moins. Le film catastrophe tournerait donc à la tragédie postapocalyptique…

Marcel Jean, directeur de la Cinémathèque québécoise, ne joue pas dans cette production enténébrée. « Ça va très bien pour nous, dit-il quand on lui parle du marasme généralisé. C’est presque gênant de le dire dans un contexte où c’est difficile pour certains. Mais nous sommes très nichés. Je dis souvent qu’on est la niche de la niche. »

Plan général

Marcel Jean dirige la Cinémathèque depuis bientôt huit ans et la programmation du Festival international du film d’animation d’Annecy en France depuis dix. Après sa maîtrise en histoire de l’art, il a réalisé quelques films (dont État critique), beaucoup écrit (dont le Dictionnaire du cinéma québécois avec Michel Coulombe), enseigné à l’Université de Montréal, dirigé le programme documentaire de l’Institut national de l’image et du son, piloté le Studio d’animation de l’ONF et fondé sa propre compagnie de production. Il a même été critique de cinéma au Devoir (personne n’est parfait).

Bref, le septième art, il connaît. « Le cinéma subit à son tour les effets de la grande numérisation qui a complètement transformé le secteur de la musique, dit-il. C’est inquiétant si on se place du point de vue d’un acteur économique du milieu. Des gens ont perdu leur travail. Des salles vont fermer. Et celles qu’on va construire à l’avenir risquent d’être différentes. »

Le Cinéma Moderne du Plateau Mont-Royal donne l’exemple, mais dans l’équivalent de la salle Fred-Barry au théâtre. En France, le réseau indépendant Utopia, développé depuis des décennies, compte trente salles présentes dans six villes.

« Je ne veux pas défendre les salles de cinéma dont le modèle économique repose sur la vente de pop-corn vendu à 900 % de profit, dit M. Jean. On a construit des complexes cinématographiques visant un type de public, je dirais l’adolescent mâle, en lui offrant aussi des hot-dogs, des nachos, des arcades et des films de superhéros. Après, on s’étonne qu’une partie du public se dise : “Je suis quand même bien chez moi pour voir des films ou regarder des séries télévisées”. »

Pour lui la question n’est pas plus d’être pour ou contre les plateformes : elles sont là, dont acte. On ne les abolira pas et lui-même, qui consomme énormément de films en salle, en voit aussi beaucoup chez lui, sur son ordinateur, dans les avions. La chronologie et les interactions des sorties changent aussi. Blonde, d’Andrew Dominik, diffusé sur Netflix et le documentaire Je vous salue salope, de Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist, continuent de bien fonctionner dans une salle de la Cinémathèque.

« On ne va pas être un ancien combattant et refaire la guerre d’Espagne, conclut le directeur Jean. Il faut regarder ce que les nouvelles plateformes apportent de positif et de négatif. Qu’elles attaquent le fonctionnement de l’industrie traditionnelle, ça, c’est clair. Mais elles ont aussi permis d’ouvrir le financement de certaines productions très audacieuses. Roma était difficile à faire avant que Netflix le soutienne. The Power of the Dog, c’est aussi du vrai cinéma. »

Profondeur de champ

Son établissement exploite deux salles, une de 85 places et une de 150. La première fait plus dans l’art et essai. L’autre programme des classiques en formats originaux (35 mm) parfois du cinéma muet avec pianiste sur place. La fréquentation moyenne des projections se situe au-dessus de 40 %, ce qui reste excellent puisque, selon une loi du milieu, les salles sont trop petites le samedi soir et trop grandes le lundi après-midi.

« On a beaucoup de succès avec des films pourtant disponibles partout », poursuit le directeur. Taxi Driver ou Elephant remplissent les salles et, pour la moitié environ, par des cinéphiles de moins de 35 ans qui connaissent déjà les oeuvres, qu’ils veulent revoir en conditions optimales. « Quand on a fait la rétrospective Cronenberg, certaines projections étaient numériques et j’ai vu des jeunes rebrousser chemin parce qu’ils voulaient voir la copie en 35 mm. »

D’où l’importance d’en accumuler. Le dépôt légal n’existe que depuis 2006 au Québec, alors que la cinématographie nationale, pratiquement inexistante jusqu’aux années 1950, a explosé par la suite. Les archives de cette période faste sont maintenant prêtes à prendre, et la Cinémathèque lui ouvre ses espaces.

Quand un entrepôt a fermé à Lyon la Cinémathèque a récupéré des dizaines de nouvelles bobines, des Godard et des productions européennes (sept signées Manoel de Oliveira), japonaises ou coréennes, toutes sous-titrées elles aussi. Les conservateurs ont aussi déniché dans l’appartement du photographe Pierino Di Tonno les négatifs et des tirages de photos de vedettes croquées dans les grands festivals.

Le distributeur Séville a donné 1300 copies sous-titrées en français d’oeuvres de Jim Jarmusch, Wong Kar-wai ou Gus Van Sant et de films québécois aussi. Le collectionneur François Lemai a remis des centaines de films soviétiques ou d’Europe de l’Est accumulés en pleine guerre froide par Claire Custom, ancienne directrice du Ouimetoscope. Le directeur et son directeur de programmation ont profité des fermetures publiques pendant la pandémie pour se faire projeter une ou deux oeuvres de ce fonds par jour. En salle, comme il se doit…


Une version précédente de ce texte, qui indiquait que l'Observatoire de la culture avait calculé une assistance s'élevant à 21,1 millions d'entrées en 2021, a été corrigée. Ces données correspondent plutôt à l'année 2012.

 

Par ici Annecy

Le directeur de la Cinémathèque québécoise, Marcel Jean, est depuis dix ans délégué artistique du Festival international du film d’animation d’Annecy. Cet autre poste privilégié lui permet aussi de relativiser l’impression de crise totale du cinéma.

Il explique que l’industrie de l’animation se porte en fait mieux que jamais. Quand il a commencé à organiser la programmation de l’événement, en 2012, seuls Disney et Dreamworks créaient beaucoup de mégaproductions. La concurrence a gonflé, par exemple avec Reel FX, une société d’effets spéciaux, Paramount, revenue dans le secteur, Sony et le groupe Warner (dont HBO). Les plateformes s’y sont mises également, parce que cela paye, évidemment.

Les nouvelles créations de masse sont conçues pour un marché mondialisé, y compris dans leurs thèmes et leurs factures, tandis que les pure players permettent de s’affranchir des censures, dont celle de la durée et celle des thèmes. Le connaisseur cite des productions récentes de Netflix : Big Mouth sur la vie sentimentale et sexuelle d’adolescents ; The Midnight Gospel, sur les aventures fantastiques d’un podcasteur pastichant La divine comédie ; le nouveau Pinocchio, de Guillermo del Toro.

Un autre exemple. Quand M. Jean est arrivé au festival d’Annecy, on y distribuait 7000 accréditations aux professionnels. Ils étaient près du double en juin. « J’arrive en Europe avec le bagage de ce qui se passe en Amérique du Nord », résume le délégué. Il donne l’exemple concret des questions d’inclusion et de diversité, qui ont taraudé la société ici bien avant de traverser l’océan. Dès 2015, à son troisième festival comme programmateur, Annecy a créé une édition d’hommage aux femmes dans le cinéma d’animation et décidé de constituer des jurys entièrement féminins, une première. « Depuis, on a des jurys équitables. On tient des statistiques d’équité y compris sur notre programmation. »



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