«Falcon Lake»: la belle épouvante

Joseph Engel et Sara Montpetit dans le film «Falcon Lake»
Photo: Fred Gervais Joseph Engel et Sara Montpetit dans le film «Falcon Lake»

Il y a cette cabane au fond des bois. Il y a aussi ce lac marécageux flanqué d’un arbre mort au tronc hérissé. Il y a, enfin, cette multitude de chemins et sentiers qui s’enfoncent dans la sombre forêt sans qu’on n’en voie jamais le bout. Ne manque dans ce panorama typique qu’un maniaque masqué et quelques adolescents en rut. Dévoilé à Cannes puis présenté au TIFF et au Festival du nouveau cinéma, Falcon Lake ne compte aucun tueur, mais les jeunes gens, eux, y sont. Présenter le récit d’un premier amour dans un écrin visuel relevant du film d’horreur : il fallait y penser. Or, avec ce premier long métrage, Charlotte Le Bon envoûte.

Ladite cabane, qui se révèle plutôt, de jour du moins, un assez charmant chalet, est en l’occurrence occupée par Bastien, 13 ans, presque 14, insiste-t-il (Joseph Engel), son cadet Titi (Thomas Laperrière), et leurs parents (Monia Chokri et Arthur Igual). L’endroit appartient à une amie du couple (Karine Gonthier-Hyndman), elle aussi présente en compagnie de sa fille Chloé (Sara Montpetit), 16 ans. L’attitude revêche, Chloé s’applique à faire savoir qu’elle réprouve l’intrusion. Ce qui n’empêche pas Bastien d’avoir, sitôt qu’il l’aperçoit, le béguin pour elle.

Sur le plan narratif, la suite consiste essentiellement en une valse de rapprochements et d’éloignements. De transgressions éthyliques et tabagiques en complicité qui s’installe pudiquement, les différences entre Bastien et Chloé s’estompent à mesure qu’émergent des similitudes inattendues.

D’un naturel introverti, Bastien observe le monde alentour et nourrit ce riche univers intérieur qui est le sien. Un peu comme Harold dans le classique Harold and Maude (Harold et Maude), Chloé est quant à elle fascinée par la mort et se plaît à rappeler qu’un garçon se serait autrefois noyé dans le lac qui jouxte la propriété. Bastien a besoin qu’on le voie, qu’on lui parle. Chloé a besoin de se confier. De prime abord mal assortis, ils sont en réalité, à ce moment charnière de leur existence, parfaits l’un pour l’autre.

J’avais envie qu’on ait l’impression d’être dans la tête de quelqu’un, en train de revisiter ses souvenirs.

 

La tension dramatique naît, de-ci, de-là, lorsque deux gars plus âgés (Anthony Therrien et Pierre-Luc Lafontaine) s’amènent en faisant mine de s’intéresser à Chloé, et vice-versa. Dans ces scènes, Chloé et les nouveaux venus ont beau l’inclure dans leurs discussions et activités, c’est comme si Bastien devenait invisible, d’où ce ressentiment qu’on sent sourdre en lui.

Finement observés, ces passages s’avèrent, cela étant, un brin répétitifs. Ou peut-être est-ce simplement dû au fait que les séquences mettant exclusivement en scène Joseph Engel et Sara Montpetit constituent une succession assez remarquable d’instants de grâce.

Cachet nostalgique

 

Plus encore qu’un récit initiatique amoureux, Falcon Lake est un film d’atmosphère. Avec une audace — et une assurance — remarquable, Charlotte Le Bon oppose à ce genre guilleret et solaire une multitude de scènes nocturnes et de compositions tantôt insolites, tantôt sinistres.

Lors d’un bel hommage au splendide A Ghost Story (Une histoire de fantôme), de David Lowery, Chloé s’amuse à prendre des photos d’un Bastien recouvert d’un drap blanc et se tenant près de cet arbre mort déjà évoqué (un clin d’oeil à L’enfance d’Ivan, d’Andreï Tarkovski)…

Filmé en Super 16, ce qui confère d’emblée au film un cachet rétro, nostalgique, Falcon Lake se déploie presque comme un songe, voire une réminiscence. D’ailleurs, en entrevue, la cinéaste nous expliquait : « J’avais envie qu’on ait l’impression d’être dans la tête de quelqu’un, en train de revisiter ses souvenir. »

C’est exactement l’effet produit. Et plus on réfléchit à cette dimension mémorielle du film, et plus l’approche formelle privilégiée par Charlotte Le Bon, qui convoque maints codes visuels propres à l’épouvante, semble aller de soi.

De fait, les événements que l’on se remémore relèvent du passé : ils ne sont plus. Et il en va de même pour les gens : les personnes dont on se souvient, qu’elles vivent toujours ou non, n’existent précisément ainsi que dans la mémoire. Dès lors, ne serait-il pas exact de dire que les souvenirs sont, de par leur nature même, peuplés de fantômes ?

Falcon Lake

★★★★

Drame de Charlotte Le Bon. Avec Joseph Engel, Sara Montpetit, Monia Chokri, Karine Gonthier-Hyndman, Anthony Therrien, Pierre-Luc Lafontaine, Arthur Igual, Thomas Laperrierre. Québec, France, 2022, 100 minutes. En salle.

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