Claire Denis, ou savoir s’adapter à la vie

Claire Denis sur le plateau de tournage de son film «Stars at Noon»
Photo: Edison Sanchez Claire Denis sur le plateau de tournage de son film «Stars at Noon»

Journaliste américaine sans contrat et sans le sou, Trish est coincée au Nicaragua, son passeport lui ayant été confisqué par l’armée. Aux aléas d’un régime autoritaire s’ajoutent les incertitudes liées au contexte pandémique. Pour survivre, Trish est forcée de se prostituer. Un soir, elle fait la connaissance de Daniel, un ressortissant anglais à l’emploi d’une pétrolière. Or, celui qu’elle a d’emblée considéré comme son ticket hors du pays est en réalité encore plus qu’elle dans la mire des autorités. Alors que le danger couve, Trish et Daniel entament une liaison aussi passionnée que désespérée. Cinéaste, entre autres choses, du désir, de la chair et des rencontres improbables, Claire Denis signe avec Stars at Noon (Des étoiles à midi), Grand Prix au dernier Festival de Cannes, une adaptation fiévreuse du court roman de Denis Johnson.

« Tout ce qu’écrit Denis Johnson me plaît, et cette histoire-là est assez autobiographique : il est un peu les deux personnages à la fois, je trouve », explique la réalisatrice française jointe à New York par visioconférence.

« J’ai été frappée par ce déchirement de l’attraction, en cela que ces deux personnes voudraient se servir l’une de l’autre, et ne pas s’aimer, mais ce n’est en fin de compte pas du tout ce qui va arriver. »

En l’occurrence, cela faisait environ dix ans que la réalisatrice de Beau travail, 35 rhums, White Material et Un beau soleil intérieur, souhaitait adapter l’ouvrage. Publié en 1986, le roman était campé au Nicaragua durant l’état d’urgence promulgué par le gouvernement révolutionnaire sandiniste. Dans le film, l’action a plutôt pour toile de fond la COVID et le régime Ortega actuel. Quoique, dans les faits, Claire Denis a dû se résoudre à tourner au Panama. 

« Entre le moment où j’ai voulu faire le film et celui où j’ai pu le tourner, Daniel Ortega a été réélu, il y a eu la pandémie… Aucune compagnie d’assurances ne voulait assurer le film. Donc, même si j’avais obtenu l’autorisation présidentielle, je me serais retrouvée là-bas toute seule, sans équipe, sans acteur. »

La nature du film

 

Par contre, intégrer le contexte pandémique à la trame s’est vite imposé comme une évidence.

« Une des raisons pour lesquelles la production et moi avons opté pour le Panama, c’est que les conditions sanitaires y étaient excellentes, explique la réalisatrice. Il n’empêche qu’en arrivant, j’ai constaté à quel point la pandémie jouait un rôle extrêmement fort. Je ne voyais pas comment on pouvait faire comme si ça n’existait pas. »

Cette décision d’ajuster la fiction à la réalité, qui impliquait non seulement des modifications au scénario, mais aussi à la logistique de la production, est révélatrice de la « manière Claire Denis ». En effet, le style de la cinéaste est volontiers comparé à la musique jazz. D’ailleurs, ce n’est sans doute pas un hasard si elle collabore autant avec le groupe Tindersticks.

« Je m’aperçois que, même si on croit tout connaître du film — on écrit un scénario, on choisit les acteurs, on trouve des lieux de tournage, on construit un décor comme dans High Life —, c’est faux. On arrive sur le tournage convaincu d’avoir tout ce bagage, mais en fait, la réalité, c’est que le film a sa propre nature. »

Évidemment, de préciser Claire Denis, elle ne se lance pas dans le vide. Elle détermine avec soin où elle posera sa caméra et quelles lentilles elle utilisera, mais ce dont il est question ici relève davantage de l’insaisissable. « Comme du sable qui nous file entre les doigts », dixit la cinéaste.

« Assez vite, on se rend à l’évidence que tout ce qu’on a préparé ne peut pas arriver exactement comme on l’a prévu. C’est comme le temps qu’il fait : on croit qu’il va faire beau, mais finalement, il pleut. On n’est pas à l’abri de la vie sur un tournage. Dans un film, ce qu’il y a de formidable, c’est qu’il y a toujours un moment comme ça, où on se dit que ça ne se passe pas comme on l’aurait voulu. Or ce moment, il ne faut pas chercher à le fuir : il faut l’embrasser, parce que c’est le film. Il faut s’adapter à cette espèce d’atmosphère qu’un film crée, voilà. »

À ce stade de l’entretien, Claire Denis se tait soudain, songeuse. Plongée dans le passé, elle poursuit :

« Je me souviens, plus jeune, pendant le tournage de Détective, à Paris, j’ai entendu Godard dire à son chef opérateur : “Tu sais, tout le monde se dit ‘Bonjour, comment ça va ?’, mais personne ne demande ‘Bonjour, comment va le film ?’» Et je comprends tout à fait ça. Au bout de quelques jours, un film, ça devient une entité, et il faut que nous tous — moi, l’équipe, tout le monde — l’acceptions. Alors, je peux m’illusionner en étant convaincue que j’ai tout prévu, mais je ne peux pas prévoir ce que dégagera le film. C’est en reconnaissant ça qu’on peut entrer dans le film. Enfin, je crois : ce n’est pas une théorie que j’ai développée, mais quelque chose que j’ai ressenti dès mon premier film [le partiellement autobiographique Chocolat]. »

Courage dans l’adversité

Comme toujours chez Claire Denis, la distribution livre une interprétation uniformément sentie. Toutefois, dans le rôle de Trish, Margaret Qualley, vue dans My Salinger Year (Mon année Salinger) et la série Maid, est absolument phénoménale. Il y a, dans sa performance nerveuse, quasi possédée par instants, un peu de la Isabelle Adjani de L’histoire d’Adèle H..

« Margaret a patienté pendant trois ans pour faire le film. Je la regarde, et elle me regarde, et j’ai l’impression qu’on se devine. La connexion avec Margaret est tellement forte que, même maintenant, je la sens près de moi. Sa foi dans le projet m’a donné du courage lorsque le doute planait quant à l’avenir du projet. »

De fait, le film faillit ne jamais voir le jour.

 

« Lorsque la pandémie s’est installée, puis qu’il est devenu évident que je ne pourrais pas tourner au Nicaragua, j’ai été envahie par un profond désespoir. »

D’autant que sa vedette masculine, Robert Pattinson, qu’elle venait de diriger dans High Life et qui avait accepté de faire le film, dut se retirer in extremis, la pandémie ayant rallongé le tournage du film The Batman. Taron Egerton (Rocketman) fut pressenti, mais dut également se désister.

« Et puis un jour, je me suis dit : “ Bon, si tu veux vraiment faire ce film, il va falloir avoir du courage et changer beaucoup de choses .’’ Sauf qu’au final, vous savez quoi ? Ça m’a donné la mesure de mon attachement au projet. »

Le film Stars at Noon prend l’affiche le 14 octobre

À voir en vidéo