Le cinéma post-#MeToo

«Une jeune femme pleine de promesses» (2020), d’Emerald Fennell, dresse le portrait de Cassie (Carey Mullingan) qui, le soir venu, feint l’ivresse afin de piéger des hommes peu scrupuleux, voire criminels.
Photo: Focus Features

«Une jeune femme pleine de promesses» (2020), d’Emerald Fennell, dresse le portrait de Cassie (Carey Mullingan) qui, le soir venu, feint l’ivresse afin de piéger des hommes peu scrupuleux, voire criminels.

Afin de marquer les cinq ans du mouvement #MoiAussi (#MeToo), Le Devoir propose une série de textes montrant le chemin parcouru ou dressant un état des lieux dans différents secteurs culturels.

Depuis sa sortie sur Netflix, le film Blonde divise avec son portrait d’une Marilyn Monroe abusée de toutes parts. Dans une entrevue récente au New Yorker, Joyce Carol Oates, dont la « biographie fictive » de la star, en lice pour le Pulitzer, s’était également avérée clivante, affirmait que c’est grâce au mouvement #MeToo si le cinéaste Andrew Dominik put, après dix ans de vaines tentatives, réaliser cette adaptation que l’autrice a qualifiée sur Twitter de « saisissante, brillante, très dérangeante, et complètement féministe ». Outre que l’on partage en tout point l’avis de Joyce Carol Oates, on renchérira en notant que #MeToo, ou #MoiAussi, a inspiré plusieurs oeuvres puissantes.

Dans les faits, la création du mouvement dénonçant les agressions et le harcèlement sexuels contre les femmes ainsi que la culture du viol remonte à 2006, lorsque la militante Tarana Burke en jeta les bases. C’est toutefois en 2017, dans la foulée d’une vague de dénonciations formulées à l’encontre du magnat hollywoodien Harvey Weinstein, emprisonné depuis, que le mouvement et le mot-clic devinrent viraux.

C’est dire que le cinéma et #MeToo sont intimement liés. Pour mémoire, le désormais célèbre article du New York Times dans lequel les actrices Ashley Judd et Rose McGowan, notamment, témoignaient contre Weinstein fut publié le 5 octobre 2017. L’un des films les plus attendus cette année, She Said, de Maria Schrader, à l’affiche en novembre, reviendra sur l’enquête menée par les journalistes Jodi Kantor (Zoe Kazan) et Megan Twohey (Carey Mulligan).

D’ici là, The Assistant (L’assistante), sorti en 2019, constitue un fascinant préambule à She Said puisque ce film minimaliste, mais discrètement impitoyable, écrit et réalisé par Kitty Green, propose une incursion anxiogène dans la tanière du monstre. Le tout, relaté du point de vue d’une jeune assistante (brillante Julia Garner), qui, d’une part, est victime de la culture misogyne de la maison de production qui l’emploie, et, d’autre part, ferme les yeux sur les abus et les agressions perpétrés par son patron. Harvey Weinstein n’est pas nommé, mais les allusions sont sans équivoque.

Jamais mis en procès, Roger Ailes est néanmoins un autre magnat rattrapé par des allégations à caractère sexuel, qui le contraignirent à démissionner de son poste de p.-d.g. de Fox News (moyennant une indemnité de départ de 65 millions de dollars). Sorti en 2019 aussi, Bombshell (Scandale) revient sur les événements tels qu’ils ont été perçus par la journaliste vedette Megyn Kelly (Charlize Theron), la présentatrice Gretchen Carlson (Nicole Kidman), et une recrue fictive (Margot Robbie).

Si le film fut réalisé par Jay Roach, c’est d’abord Charlize Theron, en tant que productrice, qui se battit pour que le projet vît le jour. Malgré sa présence à l’écran, jumelée à celle de deux autres actrices de premier plan, Bombshell faillit mourir au feuilleton. Au journal The Independent, Theron expliquait :

« C’est une pilule difficile à avaler quand vous entendez que votre financier veut reculer […] surtout quand ça ne représente que la moitié du coût de quelque chose qu’ils ont déjà fait avec un homme. »

Subversions et désaccords

 

Film d’ores et déjà emblématique, Promising Young Woman (Une jeune femme pleine de promesses), d’Emerald Fennell, frappa très fort en 2020 avec son héroïne (encore Carey Mulligan, remarquable), qui, le soir venu, feint l’ivresse afin de piéger des hommes peu scrupuleux, voire criminels. Noir et satirique, le film négocie maints virages inattendus en route vers un dénouement dévastateur. Dans Vanity Fair, on titra : « Un Thelma et Louise pour l’ère #MeToo ».

« Cette fin tordue, un choix audacieux de Fennell visant à choquer un public affable, est difficile à regarder — un coup de poing dans le ventre qui rappelle non seulement la violence contre les femmes, mais la violence contre quiconque bloque le chemin à un homme blanc en Amérique », écrivait alors la journaliste Molly Oswaks.

Et de poursuivre : « Pourtant, le scénario très drôle de Fennell nous fait rire jusqu’à son dénouement amer […] Ce qui, espérons-le, fournit ample matière à réflexion au public. Il s’agit d’une utilisation géniale de la comédie comme cheval de Troie. »

L’autrice ajoute que c’est là une « mise à jour passionnante et moderne » du sous-genre de la « revenge fantasy », ou « fantaisie de la vengeance ».

Largement plébiscité, le film d’Emerald Fennell n’en eut pas moins des détracteurs, dont la chroniqueuse du Guardian Adrian Horton, qui écrivit une chronique intitulée : « Comment Promising Young Woman montre les limites de la vengeance #MeToo ». Le mois dernier, l’autrice revenait à la charge à l’occasion d’une chronique consacrée à un autre film, et intitulée celle-là : « Le féminisme vide de Don’t Worry Darling ».

« J’ai écrit à l’époque comment Promising Young Woman démontrait les limites de la rage #MeToo à l’écran ; comment l’insistance du film pour que tout le monde atteigne son pire potentiel semblait sans issue », renchérissait-elle.

Une chose est sûre, la chroniqueuse, pour peu qu’elle l’eût vu, ne dut guère apprécier le subversif Revenge, dévoilé sur le circuit festivalier à l’automne 2017. Coralie Fargeat y inverse les codes machistes d’un sous-genre horrifique, le « rape-revenge », ou « viol et vengeance », en privilégiant le point de vue de la protagoniste et en « objectivant » exclusivement les antagonistes masculins qui l’ont violée (pour une fois sans que ce soit montré) et laissée pour morte.

Dans Vogue, on titra : « Un film d’exploitation pour l’ère MeToo », qualifiant le premier long métrage de la réalisatrice française de « provocation radicale sur le pouvoir des femmes » qui « renverse » le phénomène d’exploitation.

Embraser le mouvement

 

On doit à une autre réalisatrice française, Céline Sciamma, ce qui restera certainement comme l’une des oeuvres phares du mouvement, et un chef-d’oeuvre, point : Portrait de la jeune fille en feu, sorti en 2019 — décidément une grosse année.

Histoire d’un amour contrarié entre une peintre (Noémie Merlant) et une noble désargentée (Adèle Haenel) promise contre son gré à un riche sire, ce film d’une sidérante beauté traite, en filigrane, de la prise de parole des femmes, la cinéaste et scénariste ayant imaginé une foule de conversations aussi passionnantes qu’éclairantes pour ses héroïnes.

En entrevue à Paris Match, Céline Sciamma expliquait : « Le film a été imaginé avant [l’affaire Weinstein], mais je l’ai écrit après. Et il s’inscrit très consciemment dans ce nouveau contexte. »

Toujours à Paris Match, la cinéaste confiait :

« Le fait qu’il n’y ait pas de personnages masculins est une vraie expérience de cinéma. Il y a un homme au début qu’on revoit à la fin et, comme dans un film d’horreur, tout le monde sursaute dans la salle à ce moment-là ! Il faut réfléchir à comment on filme des femmes en sujets plutôt que comme des objets. Et le cinéma offre ces possibilités, que j’ai envie d’explorer. »

Sages et inspirantes paroles.

Les films mentionnés sont proposés en VSD sur la plupart des plateformes.

Noémie aussi

Le cinéma québécois n’est pas en reste par rapport au mouvement #MoiAussi /#MeToo. On songe au percutant Noémie dit oui, premier long métrage de fiction de Geneviève Albert. Le scénario s’arrime au parcours d’une adolescente de 15 ans qui, prostituée depuis peu, enchaîne les clients durant le Grand Prix de Montréal. Dans Le Devoir, la collègue Caroline Montpetit écrivait à propos du film :

« Les uns après les autres, ils forcent le passage dans le corps de Noémie, qui a accepté de se prêter au commerce sous les pressions de son amoureux, rapidement transformé en proxénète. Elle a dit oui, alors que son corps disait non. Car le titre du film aborde de front la délicate question du consentement. »



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