«Triangle of Sadness» : vers un destin laxatif sur les flots bleus de l’été

Oliver Ford Davies et Carolina Gynning dans le film Triangle of Sadness
Photo: Plattform Produktion Oliver Ford Davies et Carolina Gynning dans le film Triangle of Sadness

Difficile à croire au vu de leurs minois parfaits sur leurs comptes Instagram, mais les influenceurs, comme les stars de cinéma restent des êtres humains. Ils ont la commissure des paupières encroûtée le matin, vont à la toilette… C’est là le genre de détails qu’il fait bon se rappeler lorsque, en captant son reflet dans la glace, on se prend à soupirer. Ceci expliquant cela, il y a quelque chose de bassement — mais d’indéniablement — jouissif à voir les ultrabeaux et/ou ultrariches personnages du film Triangle of Sadness (Sans filtre en V.F.), Palme d’or à Cannes, être humiliés et rabaissés.

On y suit un couple de mannequins, lui courant le cachet (Harris Dickinson), elle reconnue, en plus d’être une populaire influenceuse (Charlbi Dean, décédée subitement à 32 ans), lors d’un séjour à bord d’un « superyacht ». La croisière réunit un groupe trié sur le volet, mais bigarré au possible : un oligarque russe et sa conjointe qui se croit « près des petites gens », un couple de marchands d’armes anglais, un capitaine alcoolo qui se plaît à citer Marx…

Le scénariste et réalisateur Ruben Östlund prend un malin plaisir à entraîner tout cet affreux « beau monde » sur des eaux houleuses où se mêleront bientôt vomi et excréments.

« L’idée remonte à quelques années déjà », explique le cinéaste suédois, avec qui on a pu discuter le 13 septembre dernier, au Festival international du film de Toronto (TIFF).

C’était avant même le film The Square, autre satire, elle aussi lauréate de la Palme d’or, et qui celle-là passe au lance-flammes l’industrie de l’art et ceux qui la fréquente.

« Je faisais à l’époque la tournée promotionnelle de mon film Force majeure [encore une satire, très noire, où un homme révèle sans le vouloir à sa famille sa couardise et son égoïsme à la suite d’une avalanche]. J’ai fait la connaissance de ma future compagne, qui est photographe de mode. À son contact, je me suis intéressé à l’univers de la mode, mais aussi à la beauté en tant que monnaie d’échange ; comment la beauté, autant que l’argent et l’éducation, peut ouvrir des portes. »

Plus le cinéaste se renseignait sur ledit univers, et plus ce qu’il apprenait l’inspirait, à commencer par une iniquité hommes-femmes assez unique.

« J’ai été fasciné par le fait que les mannequins hommes sont beaucoup moins considérés et gagnent beaucoup moins cher que les femmes : ils touchent environ le quart. C’est un cas de figure rarissime. Et ils doivent composer avec des hommes gais puissants qui peuvent les aider ou leur nuire, exactement comme ce avec quoi les femmes doivent composer dans la société en général. »

L’ivresse du pouvoir

Le film est divisé en trois actes distincts. Lors du premier, on se familiarise avec Carl et Yaya, en public, lors d’un souper où les tensions liées à l’argent éclatent, puis en privé, lors d’une brillante séance de bas les masques où Yaya résume à Carl, avec un pragmatisme imparable, les tenants et aboutissants de leur relation.

Au deuxième acte vient la croisière d’abord idyllique, puis cauchemardesque. À cause d’un caprice d’une voyageuse, un effet domino culmine par un empoisonnement alimentaire généralisé, avec à la clé projections vomitives et diarrhées dignes d’un Jackson Pollock. À cet égard, ce parti pris de tout montrer n’a pas manqué de faire réagir à Cannes. C’était évidemment le but.

« Dès l’écriture du scénario, je savais que je désirais aller beaucoup plus loin que ce à quoi s’attendrait le public. Je voulais que le public finisse par espérer que je laisse ces “pauvres” riches tranquilles. Sauf que si vous vous limitez à ce qui est attendu, c’est inintéressant, tandis que si vous allez dix fois plus loin, quelque chose se produit. Tout à coup, on tombe dans l’inattendu : ça devient à la fois horrible et hilarant, simultanément. Je suis un cinéaste qui aime repousser les limites. »

Enfin, au troisième acte, on se transporte sur une île déserte où les survivants en viennent à créer un nouvel ordre social, la seule personne capable d’attraper du poisson étant l’une des domestiques. Femme de chambre ignorée de tous la veille, la voici dictatrice.

Car dans Triangle of Sadness, riche ou pauvre, à droite ou à gauche, personne n’est immunisé contre l’ivresse du pouvoir.

« Ma mère est de gauche et a connu le communisme. Enfant, je m’attendais toujours à ce que le monde entier devienne communiste et que dans la foulée, tous les individus deviennent égaux, raconte le cinéaste de 48 ans. Seulement voilà, l’histoire nous enseigne que le pouvoir corrompt, et que la lutte pour l’équité est vouée à être perpétuelle. Je ne voulais surtout pas proposer un énième récit où les pauvres sont forcément gentils et sincères, et où les riches sont forcément méchants et fourbes. Au bout du compte, tout dépend de la position qu’on occupe au sein de la structure du moment : c’est vraiment de ça que traite le film. »

Au troisième acte, développements et décor aidant, on songe évidemment au chef-d’oeuvre de Lina Wertmüller Vers un destin insolite sur les flots bleus de l’été, dans lequel une héritière détestable qui se plaît à dénigrer la classe ouvrière est contrainte de changer d’attitude lorsqu’elle se retrouve naufragée avec un matelot communiste. Quoiqu’ici, ce serait plutôt Vers un destin laxatif sur les flots bleus de l’été.

« Dès le départ, je voulais essayer de voir ce qui se passerait advenant le fait que ces gens soient soudain laissés à eux-mêmes, privés de toute cette structure sociale qui les avantage. Honnêtement, je n’ai vu le film de Lina Wertmüller que peu de temps avant le tournage. Je montrais mon scénario à diverses personnes, et un producteur américain m’a suggéré de regarder ce film. J’ai trouvé ça absolument brillant. Elle a réussi un film très divertissant, et très intellectuel en même temps. J’avoue toutefois que je préfère mon idée d’avoir une femme de chambre en haut de la pyramide sociale, une fois sur l’île. »

Le maître Godard

 

La croisière de luxe et l’île paradisiaque, Ruben Östlund avait en tête de les utiliser en guise de toile de fond bien avant d’avoir ne serait-ce qu’une ébauche d’histoire.

« Comme pour Force majeure, qui se déroule dans un centre de ski, c’est-à-dire le genre d’endroit qui peut facilement se prêter à une comédie légère, je voulais camper l’action de ce film-ci dans un lieu plaisant, propice à l’insouciance, mais pour mieux, en contraste, formuler une réflexion plus… cérébrale. Aujourd’hui, nous venons d’apprendre la mort de Jean-Luc Godard. Or, justement, Godard avait du génie pour attirer le public avec une chose, tout en développant à côté un contenu que lui jugeait important. Prenez Sympathy for the Devil [ou One + One ; 1968], dans lequel il insère toute sorte de vignettes politiques : il appâte les gens avec la musique des Rolling Stones, puis il leur livre son message. Ça m’inspire énormément. »

On ne saura jamais si le réalisateur du Mépris aurait apprécié Triangle of Sadness, mais on peut en revanche être certain de ceci : le spectacle auquel nous convie Ruben Östlund doit être vu pour être cru. C’est en l’occurrence un compliment.

Le film Triangle of Sadness prendra
l’affiche en V.O. le 14 octobre,
en V.O. s.-t.f. le 21 octobre, puis en V.F. le 28 octobre.

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