«Amsterdam»: quand les États-Unis faillirent basculer

Une scène du film Amsterdam
20TH Century Studios Une scène du film Amsterdam

Au début des années 1930, un groupe fasciste affilié à Wall Street tenta, sans succès, de renverser le gouvernement américain. Guère connu, l’épisode a inspiré au controversé cinéaste David O. Russell le très largement fictif Amsterdam (V.F.). On y suit deux vétérans de la Première Guerre mondiale, l’un avocat pondéré, l’autre médecin excité, qui se retrouvent malgré eux mêlés à un sombre complot sur lequel ils devront enquêter. Ce qui les conduit chez une ancienne amie du temps de leur folle jeunesse passée en Europe, juste après la guerre, avant leur retour aux États-Unis.

Christian Bale, un habitué du cinéma de David O. Russell, incarne Burt, ce médecin issu d’un milieu modeste rejeté par la riche famille de celle qu’il a autrefois épousée. C’est d’ailleurs sa belle-famille qui convainquit Burt d’aller au front, où il perdit un oeil, mais où il rencontra son futur meilleur pote, Harold (John David Washington), un soldat noir refusant d’être traité inéquitablement.

C’est en Europe, encore, que les frères d’armes blessés firent la connaissance de Valerie (Margot Robbie), une infirmière pleine de surprises. Quinze ans plus tard, Burt et Harold seront réunis avec elle dans les circonstances troubles évoquées.

Autour de ce trio de détectives amateurs, une copieuse galerie de personnages secondaires s’agite — parfois littéralement. Pour le coup, la distribution de soutien impressionne : Taylor Swift, Chris Rock, Anya Taylor-Joy, Zoe Saldana, Mike Myers, Michael Shannon, Andrea Riseborough, Matthias Schoenaerts, Rami Malek, Robert De Niro, lui aussi un collaborateur fréquent de Russell…

Et pourtant… Disons-le tout net, Amsterdam n’est pas le meilleur film de David O. Russell, loin de là. Le réalisateur a connu une période dorée avec The Fighter (Le coup de grâce ; Oscar du meilleur acteur de soutien à Christian Bale et de la meilleure actrice de soutien à Melissa Leo), Silver Lining Playbook (Le bon côté des choses ; Oscar de la meilleure actrice à Jennifer Lawrence) et American Hustle (Arnaque américaine ; 10 nominations), films où il parvenait à concilier ses penchants hypercinétiques à la mise en scène, avec des récits échevelés, mais parfaitement cohésifs.

Cette fois, cet équilibre n’est pas au rendez-vous. Tant à l’image qu’à l’écrit, Amsterdam veut dire et signifier tout un tas de choses que Russell n’arrive jamais à réunir en un tout unifié. C’est dommage, car déterrer cette anecdote historique afin de commenter l’état des lieux politique actuel était en soi une excellente idée : de la même manière que la démocratie américaine fut jadis menacée par de prétendus patriotes manipulés par des ultrariches, voici qu’elle l’est à nouveau. Tout ce sous-texte est fascinant et pertinent, et il s’agit de l’aspect le plus réussi du film.

Les considérations sociales antiracistes le sont également, quoique Russell insiste tellement que cela finit un peu par s’apparenter à du « tokensime », mais bon, on s’abstiendra de faire un procès d’intention au cinéaste. Pour le reste…

Excentricité fabriquée

 

Sur le plan narratif, ça va dans tous les sens, à l’instar de la caméra qui ne se pose à peu près jamais. Certes, le réalisateur est connu pour ses mises en scène survoltées, mais ce coup-ci, c’est juste frénétique sans raison (les petites touches godardiennes et bunuéliennes disséminées de-ci, de-là, sont toutefois chouettes). Même la très soignée direction photo d’Emmanuel Lubezki, lauréat de trois Oscar, n’y peut rien changer.

Christian Bale, acteur investi s’il en est, est au diapason pour le meilleur ou pour le pire, au choix. En effet, sa composition pleine de tics plaira à qui adhère à la proposition, mais irritera les autres. Margot Robbie et surtout John David Washington, qui partagent une réelle chimie, réussissent, à l’inverse, à être dans le ton sans cabotiner.

Quoi qu’il en soit, la propension de Russell à étirer quantité de scènes sans raison, sinon pour surligner la teneur extravagante de celles-ci (un bon exemple : la chansonnette poussée à trois avec Taylor Swift), risque d’avoir raison de la patience de bien des cinéphiles. Cette complaisance stylistique exacerbe le côté fabriqué de l’excentricité ambiante — comme dans I Heart Huckabees (J’aime Huckabees), opus maudit du cinéaste. Bref, un beau gâchis.

Amsterdam (V.O. et V.F.)

★★

Comédie satirique de David O. Russell. Avec Christian Bale, John David Washington, Margot Robbie, Anya Taylor-Joy, Zoe Saldana, Robert De Niro, Andrea Riseborough, Matthias Schoenaerts, Rami Malek, Mike Myers, Michael Shannon. États-Unis–Canada, 2022, 134 minutes. En salle.

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