«Un autre monde» : Sous la quête aveugle du profit

Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain dans «Un autre monde»
Photo: Nord-Ouest Films Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain dans «Un autre monde»

Après notamment La loi du marché et En guerre, le cinéaste français d’engagement et de finesse Stéphane Brizé retrouve son acteur fétiche, Vincent Lindon. Le voici à travers Un autre monde dans la peau d’un patron d’entreprise dépassé par les exigences de la multinationale qui tire les ficelles de son usine, le forçant sans relâche à presser le citron de son équipe.

Ces trois films forment une trilogie fouillée et percutante sur le milieu déshumanisé du travail. Cette fois, Lindon campe avec son humanité et son coffre uniques un homme de pouvoir. Aussi malheureux que les ouvriers sous ses ordres, Philippe se voit acculé à la dépression nerveuse par les concessions que le haut de la pyramide lui enjoint de faire. On est loin des univers manichéens où règnent les certitudes et où les bons affrontent les méchants.

Avec son montage souvent habile, Un autre monde est le mieux achevé du triptyque. Des caméras multiples et des angles de vue renouvelés apportent à l’action de nouveaux prismes. Le héros se voit dépeint dans tous les replis psychologiques de sa conscience. Quant aux cadrages souvent magnifiques, ils offrent au film une esthétique soignée à l’affût du moindre détail de vérité. On se réfère à Ressources humaines, de Laurent Cantet, qui aborde également les conséquences de la quête du profit. Plane plus haut l’ombre tutélaire des Temps modernes, de Charlie Chaplin, où la roue tourne en emportant les hommes.

Entre la misère professionnelle de ce patron et les revers familiaux causés par sa détresse, le va-et-vient continuel entre les sphères favorise l’identification au personnage étranglé par son col blanc. Sa dignité transcende les petits arrangements avec le système auxquels il consent pour ne pas tout perdre, avant de se braquer, de chercher des solutions. Philippe délaisse du coup sa femme (Sandrine Kiberlain, toujours impeccable, au jeu minimaliste) et son fils autiste. Au travail, les réunions avec les employés sont explosives, les rapports avec la multinationale, affolants. L’ancienne journaliste Marie Drucker incarne avec une majesté de glace la marionnettiste qui tient les fils au-dessus de la tête de Philippe ; elle-même à la solde des intérêts américains et de Wall Street. Tous pions d’un système qui mène la planète des humains vers son gouffre.

La machine infernale

 

S’ils se marient habilement, les segments intimes se révèlent moins percutants que la partie professionnelle sans égarer pour autant leur pouvoir émotionnel et leurs qualités esthétiques. C’est l’échiquier de la machine infernale qui fascine. Stéphane Brizé et son coscénariste, Olivier Gorce, s’étaient beaucoup documentés auprès de cadres révoltés par l’inhumanité du monde du travail. Leur fiction traduit un désarroi réel.

Dans cet univers de culture du bénéfice à tout prix, la tricherie, le mensonge, le cynisme sont les stations d’un chemin de croix pour le héros porteur d’une morale qui, à chaque échelon, se heurte à des êtres qui tiennent des discours à la gloire du capitalisme triomphant, même en comprenant ses rouages. Cette crise morale est au coeur d’un film qui, sans la touche du cinéaste, aurait pu verser dans le didactisme. Grâce au personnage complexe joué par Lindon, le drame de la déshumanisation se vit dans la chair d’un honnête homme sur un climat de suspense. Ainsi, Philippe se verra appelé à trancher entre ses principes et son poste. Si le dénouement apparaît plus faible, la mécanique de ce film demeure implacable. Son scénario bien tissé, de grandes performances d’acteurs et la caméra en toile d’araignée qui englue ses proies le portent et nous hantent.

Un autre monde aborde un sujet universel avec une sensibilité vive et une grande intelligence, invitant le spectateur à des questionnements essentiels, sans l’égarer en route.

Un autre monde

★★★★

Drame de Stéphane Brizé. Avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Marie Drucker. France, 2021, 96 minutes.

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