Les jeunes réfugiés, à l’école de la vie «normale»

Scène du documentaire «Je pleure dans ma tête» d'Hélène Magny
Photo: ONF Scène du documentaire «Je pleure dans ma tête» d'Hélène Magny

Ils ont entendu des bombes, vécu dans des camps et vu la mort de près. Comment enseigner aux enfants réfugiés qu’accueillent de nombreuses écoles du Québec, mais, surtout, comment leur réapprendre à vivre normalement ? Sorti le 5 octobre, à l’occasion de la Journée mondiale des enseignants, le documentaire de l’ONF Je pleure dans ma tête suit les traces de Garine Papazian-Zohrabian, une psychologue québécoise spécialisée dans les traumatismes de guerre, avec l’objectif de sensibiliser le public à la réalité de ces enfants polytraumatisés.

Le film s’ouvre sur une classe très multiethnique de Montréal. Un enfant au regard doux, mais visiblement troublé, vocifère des gros mots au visage de son voisin de chaise. Devant la violence du geste, l’enseignante tente de garder son calme en lui expliquant que ce n’est pas la place pour de tels comportements.

Ce genre de scènes, Garine Papazian-Zohrabian en voit beaucoup lors de ses visites dans les écoles du Québec et même de l’Europe. Mais plutôt que de réprimer les comportements inappropriés des enfants, elle invite les enseignants et les écoles à créer des espaces, des « cercles de parole », pour qu’ils puissent les exprimer. « Les traumas sont souvent complètement refoulés. C’est pour ça que certains jeunes ont des problèmes de comportement », explique celle qui a elle-même vécu pendant 15 ans les horreurs de la guerre civile au Liban. « Avoir un espace sécuritaire qui permet de symboliser des souffrances, c’est comme ça que le passage vers le bien-être se fait. »

Lorsqu’elle a commencé à donner des formations, il y a dix ans, Garine Papazian-Zohrabian a compris que les écoles n’étaient pas outillées pour prendre en charge cette clientèle d’enfants. « J’étais comme une extraterrestre. Les orthophonistes n’en revenaient pas que je leur dise que les traumas affectaient le langage. Le lien entre les deuils et les traumatismes et les apprentissages n’était pas fait », relate-t-elle, en ajoutant que par la suite, en 2015-2016, l’arrivée des Syriens a fait école.

Il y a aussi qu’encore aujourd’hui, les directions d’établissement n’ont que très peu d’information sur les enfants qui arrivent d’ailleurs. C’est précisément pour cette raison que la cinéaste et ex-journaliste Hélène Magny a voulu faire ce documentaire. Elle qui avait beaucoup tourné dans des pays en conflits, notamment en République démocratique du Congo, où elle a eu son premier contact avec des réfugiés, elle en savait toutefois très peu sur leur intégration dans leur pays de destination. « Je ne m’étais jamais arrêtée à ce que la guerre avait comme conséquence profonde chez les êtres humains, dit-elle. J’ai été très étonnée, et c’est aussi ce qui m’a motivée à faire le film, de constater que les directions d’école n’ont aucune idée du parcours des enfants qu’elles reçoivent. Elles connaissent le nom de l’enfant, le pays d’où il vient, la langue qu’il parle et son niveau scolaire. Mais elles n’ont aucune idée de ce qu’il a vécu. »

Des coups de coeur

 

Pour ce documentaire tout en lenteur qui arrache parfois des larmes, Hélène Magny a filmé pendant toute une année cinq classes multiethniques du Québec. Au-delà des enseignements de Garine Papazian-Zohrabian, elle pose l’oeil sensible de la caméra sur les gens qui l’ont marquée, comme Arezki Terkemani, un enseignant digne d’un M. Lazhar, et Mandjey Kamara, une jeune Africaine de 17 ans qui est tombée enceinte à 12 ans à la suite d’un viol commis dans un camp de réfugiés et qu’une enseignante bienveillante a prise sous son aile à son arrivée à Montréal.

Mais il y a aussi les enfants — « si beaux ! » — qui ont laissé une trace indélébile dans le coeur de la cinéaste. « J’ai été frappée par la maturité des enfants qui avaient vécu la guerre. C’est incroyable, leur résilience. Ils ont développé des stratégies de survie qui ont forcé mon admiration, tient-elle à souligner. Le plus difficile a été de choisir des témoignages qui montraient à quel point ils ont traversé des obstacles auxquels ni vous ni moi n’aurions probablement pu survivre. »

Sur leur chemin, des enseignants qui veulent le meilleur pour leurs élèves, mais qui ne savent pas toujours comment s’y prendre. « Parfois, les enseignants me disaient que c’était important que l’élève apprenne le français et les maths. Oui, mais l’enfant est un être entier », rappelle Garine Papazian-Zohrabian, qui constate que le sentiment de réussite et d’efficacité des enseignants se mesure trop souvent en fonction de la capacité de l’élève à savoir lire et compter.

Il faudrait pratiquement une révolution. « À tout le moins un changement de paradigme, et je lance des semences pour que tout ne soit pas axé sur l’élève, pour qu’il ne soit pas le seul à porter le poids de ses difficultés ou de celles de sa famille. Il faudrait que l’école en absorbe plus », affirme-t-elle.

C’est aussi le message qu’Hélène Magny aimerait qu’on retienne. L’école est là pour instruire, qualifier, mais socialiser aussi. « L’école n’est pas juste là pour apprendre à lire et à écrire aux enfants, elle doit être là pour les aider à se construire et à se reconstruire dans le cas des réfugiés. » Et sécher les larmes dans leur tête.

À voir en vidéo