Walter Hill, du western à «Alien»

Scène du film «Dead for a Dollar» de Walter Hill
Photo: Quiver Distribution Scène du film «Dead for a Dollar» de Walter Hill

La carrière du cinéaste américain Walter Hill s’étend sur pas moins de six décennies. On lui doit des succès comme The Warriors (Les guerriers de la nuit) et 48 Hrs. (48 heures), et des oeuvres moins bien reçues en leur temps ayant depuis accédé au statut de films cultes, tels The Driver et Streets of Fire (Les rues de feu). Parmi ses premiers faits d’armes à Hollywood : le scénario du classique The Getaway (Le guet-apens), de Sam Peckinpah, son mentor. Walter Hill est en outre un des producteurs, et parfois scénariste et idéateur, de la saga Alien. Le 7 octobre, le Festival du nouveau cinéma (FNC) lui rendra hommage en lui remettant la Louve d’honneur. Cela, à peine un mois après la réception d’un prix honorifique similaire à la Mostra de Venise. On lui a parlé en amont de sa venue à Montréal.

« Je n’ai jamais aimé les prix compétitifs : le cinéma, ce n’est pas comme le sport. Mais j’avoue que cet autre type de récompenses… ça fait plaisir. Lors de mon avant-dernier passage à Venise, j’avais croisé Agnès Varda, qui recevait alors le prix que j’ai moi-même reçu cette année. J’étais très ami avec elle, et avec son conjoint Jacques Demy. On avait discuté des Parapluies de Cherbourg, de combien c’est à mon avis un film parfait. »

Ça, c’est tout Walter Hill : on l’interroge sur les lauriers qui lui sont décernés, et le voici qui se met à complimenter autrui. « Au début de ma carrière, à la fin des années 1960, j’étais arrogant. Je suis devenu plus humble en vieillissant, ou enfin, plus sage », lance-t-il en riant dans sa barbe blanche.

Né en 1942 à Long Beach, en Californie, le cadet de deux enfants, Walter Hill souffrit d’asthme durant l’enfance, et manquait du coup souvent l’école. Cela lui convenait tout à fait, puisque rapidement, il se créa un univers à lui, où il s’inventait mille et une histoires. Déjà, il était à la fois conteur et public. C’est son asthme, encore, qui l’empêcha de faire son service militaire obligatoire.

« Pensant aller dans l’armée, je me suis plutôt retrouvé à devoir gagner ma croûte. J’ai donc décidé de tenter ma chance à Hollywood, où je n’avais aucun contact. »

Photo: François Bouchon Walter Hill

En 1968, Walter Hill décrocha le poste de deuxième assistant du réalisateur sur The Thomas Crown Affair (L’affaire Thomas Crown). Il se lia d’amitié avec la vedette du film, Steve McQueen, et fut à nouveau de l’équipe d’un film le mettant en vedette : Bullitt.

En 1972, il écrivit le scénario de The Getaway, où McQueen rencontra Ali MacGraw. Le film cartonna et lança la carrière de Walter Hill. Depuis, il a réalisé une vingtaine de films, en a produit une douzaine d’autres, a travaillé pour la télé, concevant notamment l’épisode initial de la populaire série Deadwood. Et ça se poursuit.

Une élégante simplicité

 

Oui, car — on le précise — Walter Hill ne sera pas de passage dans la métropole uniquement pour accepter la Louve d’honneur. En effet, il présentera au FNC son plus récent film, le western Dead for a Dollar.

Campé en 1897, le récit relate la mission de Max (Christoph Waltz), un chasseur de primes chargé de secourir Rachel (Rachel Brosnahan), l’épouse d’un homme d’affaires, après que celle-ci eut été kidnappée par un déserteur noir, Elijah (Brandon Scott). S’il ne tarde pas à retrouver Rachel, Max a la surprise de constater qu’elle n’a pas été enlevée, mais a fui avec son prétendu ravisseur et amant.

« La relation entre Rachel et Elijah et le sous-texte protoféministe sont ce qui élève le film, je pense », note Walter Hill.

Le cinéaste n’en est en l’occurrence pas à son premier western, loin de là. On lui doit le superbe The Long Riders, sur Jesse James et sa bande, le musclé Extreme Prejudice, sur un rangerincorruptible et son ami d’enfance narcotrafiquant, le critique Geronimo: An American Legend (Geronimo), sur le leader des Premières Nations, et l’élégiaque Wild Bill, sur les derniers moments de l’homme de loi Wild Bill Hickok. De son propre aveu, nombre de ses films qui ne sont pas des westerns à proprement parler sont construits comme tels : Trespass (Les pilleurs), Last Man Standing (Le mercenaire)…

« J’aime l’élégante simplicité du western. Je me souviens, enfant, le premier film que j’ai eu la permission d’aller voir seul, c’était Shane [L’homme des vallées perdues, sur un justicier solitaire]. J’avais 11 ans. J’ai marché deux kilomètres pour me rendre au cinéma local et j’ai été époustouflé. J’étais habitué aux westerns de série B vus avec mon frère. Mais ça, c’était autre chose ; c’était parfait. Le western permet, au sein d’un canevas épuré, d’aborder une foule de considérations morales, philosophiques, éthiques… Par exemple, qu’est-ce qu’un code d’honneur ? Faut-il toujours s’y tenir ? Quand doit-on s’y soustraire ? Ce genre de questions me fascine. »

Justement, dans Dead for a Dollar, Rachel, une jeune femme brillante et indépendante d’esprit, talonne Max au sujet de son code d’honneur strict, arguant que s’il mène à bien sa mission et la ramène à son mari, ce dernier la tuera. Dilemme. Rachel entend être seule maîtresse de sa destinée, enchaîne-t-elle.

Rachel n’est pas le premier personnage féminin à se distinguer par son courage et sa détermination dans les films majoritairement peuplés d’hommes de Walter Hill. On songe à Diane Lane et à Amy Madigan, la rockeuse et la tomboy de Streets of Fire, ainsi qu’à Ellen Barkin, la mémorable Calamity Jane de Wild Bill. Rachel Brosnahan et sa Rachel sont de la même trempe.

La filière Alien

 

Or, avant elles, il y eut… Ellen Ripley, dans Alien. Si, si. C’est que Walter Hill en est l’un des producteurs originaux. Avec son associé David Giler, il réécrivit le scénario de Dan O’Bannon et Ronald Shusett (qui conservèrent néanmoins l’exclusivité dans les mentions officielles) et ajouta le personnage d’Ash, l’androïde homicide. Surtout, Hill fit du personnage qu’a depuis immortalisé Sigourney Weaver une femme.

« Ce personnage était à l’origine un homme. J’ai eu l’idée d’en faire plutôt une femme ; ça devenait donc une héroïne au lieu d’un héros, à la fin. Je suis fier de ça. Je lui ai donné le deuxième prénom de ma mère, Ellen. »

De révéler Walter Hill, bien que son nom apparaisse encore à titre de producteur pour chaque nouvel opus de la série, son implication personnelle s’arrête au troisième film. « Pour le deuxième, Aliens, David et moi voulions changer de direction, avec un film d’action pur — le premier film, qui reste mon préféré, est au fond un film d’horreur déguisé en film de science-fiction. Pour le troisième, l’idée d’un pénitencier nous plaisait. Et cette fin aussi, lorsque Ripley se sacrifie pour sauver l’humanité. Ça aurait dû s’arrêter là. »

Pour mémoire, Alien sortit en 1979, comme The Warriors, l’un des premiers gros succès de Walter Hill en tant que réalisateur. La réussite de ce récit stylisé où différents gangs s’affrontent fut pour lui un véritable baume, car, l’année précédente, l’échec du néonoir The Driver avait failli lui coûter sa carrière. Ryan O’Neal y joue un chauffeur spécialisé dans les fuites après braquages, Bruce Dern est le flic à ses trousses, et Isabelle Adjani, la femme mystère qui lui tourne autour. En 2011, Nicolas Winding Refn s’en inspira ouvertement pour Drive, dans lequel joue Ryan Gosling.

« Le film a reçu des critiques épouvantables aux États-Unis à sa sortie. En Europe, on a bien aimé. Mais j’ai failli ne plus pouvoir tourner. Le plus drôle, c’est qu’aujourd’hui, quand on m’invite dans des musées ou des cinémathèques, aux États-Unis, en France, au Japon, partout, c’est The Driver qui est chaque fois présenté. »

La vengeance est douce, quoique le principal intéressé affiche une attitude très zen par rapport à son parcours : « J’ai presque toujours fait les films que je voulais. Mes films se déroulent dans un monde qui n’est jamais tout à fait réel, un peu comme dans un rêve. Ils sont tels que je me les imagine d’abord dans ma tête. Ça vient de l’enfance, je crois, de ce monde imaginaire que je m’inventais… »

C’est fort beau. Et c’est dire à quel point Walter Hill a su rester fidèle à sa vision toutes ces années durant. Raison de plus pour le célébrer.

Les films Dead for a Dollar, Extreme Prejudice, The Warriors et The Driver peuvent être regardés sur grand écran au FNC, en plus d’être disponibles en VSD — hormis The Driver — sur la plupart des plateformes.

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