«Viking»: sur la terre comme au ciel... ou presque

Dans la fausse mission, on reproduit tout ce qui se passe dans la vraie. D’où, par exemple, ce changement d’humeur de David, tout souriant au réveil, mais qui, apprenant que John est de mauvais poil, se renfrogne aussitôt (Steve Laplante est d’une retenue géniale dans le rôle principal).
Micro-scope Dans la fausse mission, on reproduit tout ce qui se passe dans la vraie. D’où, par exemple, ce changement d’humeur de David, tout souriant au réveil, mais qui, apprenant que John est de mauvais poil, se renfrogne aussitôt (Steve Laplante est d’une retenue géniale dans le rôle principal).

Comme bien des gens, David mène une existence désespérément sans histoire. Comme bien des gens encore,le quadragénaire rêve d’un autre destin ; un destin non seulement excitant, mais qui le verrait «faire une différence». Et il se trouve que David aura sa chance de vivre une autre vie, ou enfin, de vivre la vie de quelqu’un d’autre. Sauf que dans Viking, la comédie existentialo-surréaliste de Stéphane Lafleur, il appert qu’une vie rêvée n’est pas forcément meilleure qu’une vie réelle. Surtout si elle est vécue par procuration.

Récemment l’objet d’une mention spéciale au TIFF, Viking repose sur un concept qui aurait pu être casse-gueule. Or, le réalisateur de Continental, un film sans fusil, d’En terrain connus et de Tu dors Nicole, a tôt fait de rendre celui-ci parfaitement crédible. Cela, tout en exploitant chaque parcelle d’humour qui s’offre à lui. De quoi s’agit-il ?

Dans un futur si proche qu’il pourrait être parallèle au présent que l’on connaît, une mission spatiale américaine à destination de Mars est compromise par des conflits internes. Au Québec, une branche de l’agence spatiale américaine (qui est donc hégémonique) a été mobilisée pour la mise en place d’un plan de contingence consistant à former un équipage «miroir».

Des personnes sans formation particulière, mais possédant des profils psychologiques identiques à ceux des astronautes, sont ainsi réunies dans un simulacre de navette, c’est-à-dire une sorte d’entrepôt perdu au milieu de nulle part. Ravi et convaincu qu’il tient sa chance de, justement, « faire une différence », David devient «John», à l’instar de ses partenaires de «mission», qui adoptent les noms et fonctions de leurs vis-à-vis spatiaux.

Chaque matin, David reçoit un court rapport de John lui apprenant comment ce dernier se sent et avec qui il est en froid, le cas échéant. L’appareil qui achemine ces messages ressemble à un HAL miniature, en un amusant clin d’oeil à 2001, l’odyssée de l’espace de Kubrick. Et il y a ce souvenir évanescent de la conjointe de David, qui le poursuit : un hommage à Solaris, de Tarkovski.

Aspects réjouissants

 

Dans la fausse mission, on reproduit tout ce qui se passe dans la vraie. D’où, par exemple, ce changement d’humeur de David, tout souriant au réveil, mais qui, apprenant que John est de mauvais poil, se renfrogne aussitôt (Steve Laplante est d’une retenue géniale dans le rôle principal). On songe aussi à ce passage où l’aîné du groupe, un sexagénaire taciturne (impayable Denis Houle), annonce qu’il est enceinte : il arrive que les astronautes américains aient un double québécois du sexe opposé.

Ce ne sont là que deux trouvailles comiques du scénario que Stéphane Lafleur cosigne avec Éric K. Boulianne. Le film en regorge. Cependant, commetoujours chez le cinéaste, on n’est jamais dans la farce ou la facilité, mais davantage dans un humour pince-sans-rire où dominent la finesse, la fantaisie, la satire… sans oublier l’acuité.

On pense ici à une certaine critique de la philosophie de la bienveillance, qui n’est parfois qu’une façade pour une forme insidieuse de tyrannie (Fabiola N. Aladin est savoureuse dans la partition passive-agressive de la cheffe de mission). Pour autant, la manière forte, tenante du «gros bon sens», dixit le film, en prend pour son rhume. N’importe qui, dès lors qu’on lui accorde un iota d’autorité, a le potentiel de se muer en mégalomane, semble suggérer le film.

Ce commentaire irrévérencieux sur le pouvoir, fût-il campé à gauche ou à droite, n’est que l’un des nombreux aspects réjouissants de Viking.

Un style singulier

 

L’est également cette dimension à la fois autoréflexive et autoparodique. Car voici un film de science-fiction québécois doté d’un budget n’ayant rien à voir avec celui d’une superproduction de science-fiction américaine, qui se déroule dans ce qui est au fond la version québécoise fauchée — à tel point qu’elle est confinée sur Terre — d’une mission spatiale américaine. À équipage miroir, film miroir. C’est absolument brillant.

Un autre constat, assez poignant celui-là, que dresse Viking, est que toutes les aspirations, tous les rêves ne valent pas nécessairement d’être assouvis ; qu’une existence en apparence banale peut receler des trésors de beauté, d’amour, d’amitiés…

Jamais appuyé ou moralisateur sur ce front, le film privilégie au contraire la poésie, l’insolite, et cet humour oblique déjà évoqué. Il en va d’ailleurs de même pour la mise en scène. Stéphane Lafleur n’a pas son pareil pour créer des séquences ne reposant pas tant sur une opposition que sur une tension entre le réalisme et le surréalisme : on n’est jamais complètement dans l’un ou dans l’autre, plutôt dans un entre-deux singulier où Stéphane Lafleur peaufine son style unique de film en film. Viking, son quatrième, est à tous égards son plus achevé.

Viking

★★★★ 1/2

Comédie fantaisiste de Stéphane Lafleur. Avec Steve Laplante, Larrissa Corriveau, Hamza Haq, Marie Brassard, Fabiola N. Aladin, Denis Houle, Martin-David Peters. Québec, 2022, 104 minutes. En salle.

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