«Un autre monde»: le patronat à bout de souffle

«Devant chaque nouvelle demande venue d’en haut, le patron estime qu’il ne peut aller plus loin pour sauver son entreprise, ajoute Vincent Lindon. Mon personnage est un bon soldat confronté à son sentiment de culpabilité, qui comprend que la liberté a un coût, mais qu’elle n’a pas de prix. C’est d’ailleurs ma devise. »
Photo: Nord-Ouest Films «Devant chaque nouvelle demande venue d’en haut, le patron estime qu’il ne peut aller plus loin pour sauver son entreprise, ajoute Vincent Lindon. Mon personnage est un bon soldat confronté à son sentiment de culpabilité, qui comprend que la liberté a un coût, mais qu’elle n’a pas de prix. C’est d’ailleurs ma devise. »

Vincent Lindon est une figure de proue du cinéma de Stéphane Brizé. Primé à Cannes en 2015, puis aux César pour son rôle de chômeur dans La loi du marché, l’acteur vit ses lauriers propulser sa carrière déjà féconde, nourrie de rôles d’humanité. Il avait aux côtés du même cinéaste réexploré le milieu du travail dans En guerre (2018), puis dans Un autre monde (2021), bientôt dans nos salles. Troublant triptyque.

«Avec Stéphane Brizé, les rouages de l’industrie deviennent une sorte de jeu, explique le grand acteur français, de Paris. Ses films sociaux sont divertissants. D’ailleurs, Un autre monde est tourné comme un polar. Ce cinéaste m’aura fait en trois films jouer un rôle de chômeur, de syndicaliste, puis de patron qui n’arrive plus à répondre aux demandes de ses chefs. Mes trois personnages se voient confrontés au profit. Ils sont acculés dans un univers qui préconise de faire de mieux en mieux le plus vite possible, et avec moins d’effectifs qu’auparavant.»

C’est le désarroi d’un rouage du système qui s’exprime par la voix d’un cinéaste engagé et de son acteur fétiche. Un autre monde aborde le rôle d’un cadre sous un angle opposé à celui joué par Javier Bardem dans la comédie grinçante Un bon patron de l’Espagnol Fernando León de Aranoa. Il mise plutôt sur la complexité et l’humanité du personnage. À l’inverse de ses précédents opus, Stéphane Brizé a tourné son dernier film sous plusieurs angles de caméra, pour montrer à quel point le héros se retrouve cerné de toutes parts.

«La trilogie, sous différents points de vue, ce n’était pas prévu, déclare Stéphane Brizé. Un réalisateur qui la planifierait se tournerait davantage vers une série que le cinéma. Chaque film a influencé le prochain. L’angle mort, c’était le bras armé du système, ces cadres pas plus à l’aise que leurs employés face aux injonctions de la machine. Plusieurs d’entre eux m’avaient parlé au cours de mes recherches sur les rouages des entreprises. Leur donner la vedette me permettait de sortir de l’opposition trop simple “les patrons contre les ouvriers” pour éclairer un dysfonctionnement systémique. Tout le monde souffre. Comme ici, ce personnage pris dans les méandres de ses problèmes de conscience. Tous n’ont pas le même cynisme et les mêmes mécanismes de défense pour y faire face.»

Chemin de croix

 

Son film suit le chemin de croix de Philippe (Lindon), un chef d’entreprise à la remorque d’une multinationale américaine, stressé par sa gestion d’une usine à faire rouler dans un contexte de mises à pied, et sous les pressions constantes de ses supérieurs. Du coup, son couple bat de l’aile. Sa femme, Anne (Sandrine Kiberlain), finit par se lasser. D’autant plus que son mari délaisse aussi leur fils, dont les problèmes psychologiques s’aggravent. À lui de choisir entre son poste et ses principes.

«Un autre monde pose la question du courage de chacun, poursuit Stéphane Brizé. Le film s’est bâti autour de cette notion, qui n’est pas perçue de la même façon par les différents protagonistes. Anne possède celui de quitter une situation qui la fait trop souffrir. Philippe fera ses propres choix.»

«Devant chaque nouvelle demande venue d’en haut, le patron estime qu’il ne peut aller plus loin pour sauver son entreprise, ajoute Vincent Lindon. Mon personnage est un bon soldat confronté à son sentiment de culpabilité, qui comprend que la liberté a un coût, mais qu’elle n’a pas de prix. C’est d’ailleurs ma devise. Mon père m’avait dit ça quand j’avais 16 ans. Comme acteur, on est confronté aux mêmes types de problèmes que le patron que j’incarne. Est-ce que ça vaut le coup de tourner dans une production familiale à l’étranger plutôt que de rester à Paris ? En vieillissant, je travaille dans les films qui m’apparaissent irrefusables ; ce qui implique parfois des choix terribles.»

Le gars d’à côté

Vincent Lindon éprouve cette envie de jouer le gars d’à côté. «Celui qui pourrait être mon voisin, mon cousin, mon fils. Je travaille beaucoup ce qui est inné en moi, car ma passion c’est d’aimer les gens. Avec mes prix à Cannes et ailleurs, je suis juste un peu plus attendu qu’avant…»


Stéphane Brizé précise qu’il ne ferait pas de films avec n’importe qui. «Impossible de travailler avec un porc. Vincent peut interpréter des hommes qui ne sont pas des sales types. Il ne craint pas de mettre en relief des faiblesses masculines. Dans cette trilogie, en chômeur, en ouvrier ou en cadre, il offre le même visage d’humanité. Tous ses personnages se ressemblent et portent nos rêves comme nos regrets. Au début, dans ses rôles, il n’est pas terrible. Il est bête, mais humainement bête. On peut s’y retrouver, puis il évolue…»

Le cinéaste salue sa rencontre avec l’interprète. Il avait déjà mis Vincent Lindon en scène dans le fascinant Mademoiselle Chambon (2009), en maçon tombé amoureux d’une institutrice (Sandrine Kiberlain déjà, ancienne compagne de l’interprète). Aussi dans Quelques heures de printemps (2012), puis au coeur de cette trilogie sur la déshumanisation de l’univers du travail.

«Vincent vient d’un milieu grand bourgeois. Je suis un fils de facteur, ajoute Stéphane Brizé. Mais nous sommes émus par les mêmes choses, tous deux construits sur des traumatismes personnels communs. Il est capable de mettre ses pas d’acteurs sur ceux de plusieurs personnages, en sachant très bien que pour certains, la vie demeurera plus facile. Pour les ouvriers, elle est pire.»

Le film Un autre monde prend l’affiche au Québec le 7 octobre.

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