«Blonde»: comment Marilyn consuma Norma Jeane

Ana de Armas dans le film «Blonde», où le mythe d’Hollywood dans toute sa gloire est déconstruit.
Photo: Netflix Ana de Armas dans le film «Blonde», où le mythe d’Hollywood dans toute sa gloire est déconstruit.

Durant les premières minutes de Blonde (V.F.), ce n’est curieusement pas à l’ouvrage de Joyce Carol Oates, duquel est pourtant tiré le film, que l’on songe, mais plutôt au roman The Day of the Locust (L’incendie de Los Angeles), de Nathanael West. Lors d’une séquence aussi virtuose qu’effrayante, la petite Norma Jeane Mortenson, future Marilyn Monroe, est conduite le long des collines embrasées de Mulholland Drive par sa mère en pleine psychose. Il y a le contexte commun des années 1930, mais, surtout, il y a le fait que, d’emblée, le cinéaste Andrew Dominik dépeint Hollywood comme un enfer sur terre. À l’affiche vendredi, Blonde déconstruit le mythe pour mieux explorer le douloureux parcours de Norma Jeane/Marilyn : elle échappa au brasier enfant, mais fut néanmoins consumée une fois adulte.

Évidemment, une telle entreprise ne peut plaire à tout le monde : plusieurs cinéphiles tiennent à préserver une certaine image de Marilyn Monroe, figure emblématique du 7e art. Or, s’il est de bon ton de se désoler du destin tragique de l’idole et de réévaluer à la hausse son talent d’actrice, il reste que, de façon générale, on ne veut pas nécessairement s’interroger sur le comment et le pourquoi dudit destin.

Déjà, lors de sa publication en 2000, la « biographie fictive » de Joyce Carol Oates avait divisé la critique. Ce qui n’avait pas empêché l’autrice primée d’être finaliste pour maints prix, dont le Pulitzer. Mélange similaire de louanges et de protestations pour l’adaptation du trop rare Andrew Dominik (The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford) : avant même son accueil mitigé à la Mostra de Venise, le film fit l’objet de diverses controverses, du choix de l’actrice d’origine cubaine Ana de Armas pour incarner Marilyn à la nature explicite de certaines scènes.

Flot impressionniste

 

Il est en effet des passages quasi insoutenables, comme ce viol par un dirigeant de studio d’une Marilyn aspirante actrice. Sauf qu’Andrew Dominik ne donne pas dans le voyeurisme ou l’exploitation. Si la monstruosité du bonze est fugacement exhibée dans toute son horreur dressée, c’est surtout sur le visage dévasté de la jeune femme que s’attarde une caméra en phase avec la douleur, l’humiliation et, en cet instant précis, la résignation de l’héroïne.

Pas étonnant qu’aucun grand studio n’ait voulu financer le film, que Dominik cherchait à tourner depuis 2010 : l’auguste système et son pseudo- « âge d’or » y sont passés au lance-flammes. À terme, c’est Netflix qui allongea les dollars et donna carte blanche au cinéaste.

Film-fleuve, Blonde s’avère extrêmement stimulant, tant sur le plan visuel que sur le plan narratif. Sur les deux fronts, Andrew Dominik a les moyens — et le talent — de ses ambitions. De manière toujours très fluide, le film passe du noir et blanc à la couleur, faisant alterner épisodes biographiques documentés et supputations plausibles.

Il en résulte un flot impressionniste qui séduit et agresse à égale mesure : un paradoxe qui permet de mieux faire ressentir au public ce que Marilyn put elle-même ressentir.

D’ailleurs, la notion de paradoxe est ici fondamentale. En cela qu’on voit la protagoniste écartelée entre l’image parfaite créée par les studios, puis peaufinée par elle-même, et la femme qu’elle essaie d’être en privé, dans une « vraie vie » de plus en plus élusive. La tension entre Marilyn et Norma Jeane est constante, intenable : dans ce qui constitue au fond un double rôle, Ana de Armas (avec qui on s’est entretenu la semaine dernière) est sensationnelle.

À cet égard, sans établir un rapport de causalité, Blonde suggère de fascinants parallèles entre la schizophrénie dont souffrait Gladys Monroe (remarquable Julianne Nicholson), la mère de la star, et la façon dont celle-ci change de personnalité selon qu’elle est Marilyn ou Norma Jeane (Blonde et Mulholland Drive, de David Lynch, formeraient un bon programme double).

« Son problème ne tenait pas au fait qu’elle était une blonde stupide, mais plutôt au fait qu’elle n’était pas une blonde et qu’elle n’était pas stupide », écrivait Joyce Carol Oates.

Constat impitoyable

 

Évidemment, c’est Marilyn qui envoûte et qu’on s’arrache. Enfant non désirée ballottée de foyers d’accueil en orphelinats, Norma Jeane est donc à nouveau rejetée, cette fois au profit d’une chimère. Défilent amants et maris : les Joe DiMaggio, Arthur Miller et autres JFK n’ont que faire de Norma Jeane. Petite fille ayant grandi sans père, elle les appelle tous « daddy »…

Et tout cela de culminer vers cette conclusion inéluctable qui, si notoire soit-elle, n’en bouleverse pas moins. C’est qu’en amont, le film a réussi à tisser un réel lien d’empathie avec Norma Jeane/Marilyn.

Plus globalement, là encore comme dans le roman de Nathanael West (brillamment adapté par John Schlesinger en 1975), Blonde brosse le portrait impitoyable d’une industrie qui s’est construite en usant et en abusant des femmes. Car, bien souvent, c’est aux cauchemars que carbure la proverbiale usine à rêves qu’est Hollywood.

Blonde (V.O. et V.F.)

★★★★

Drame d’Andrew Dominik. Avec Ana de Armas, Julianne Nicholson, Xavier Samuel, Adrien Brody, Bobby Cannavale. États-Unis, 2022, 166 minutes. En salle le 23 septembre et sur Netflix le 28 septembre.

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