Éric K. Boulianne dans la stratosphère

Il ne chôme pas, Éric K. Boulianne : un coup d’oeil à sa filmographie des dernières années suffit à donner le tournis. Rien qu’en 2019, trois longs métrages coécrits par lui prirent l’affiche, sans compter les courts. C’est peu ou prou le même cas de figure qui se répète en 2022-2023.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Il ne chôme pas, Éric K. Boulianne : un coup d’oeil à sa filmographie des dernières années suffit à donner le tournis. Rien qu’en 2019, trois longs métrages coécrits par lui prirent l’affiche, sans compter les courts. C’est peu ou prou le même cas de figure qui se répète en 2022-2023.

Le film Viking, qui vient de se voir décerner une mention spéciale au Festival international du film de Toronto, où il avait sa première mondiale, repose sur un concept farfelu s’il en est. On y suit David, un quadragénaire tout ce qu’il y a de moyen qui, réalisant le rêve d’une vie, se retrouve à participer à une mission spatiale… tout en restant sur Terre. C’est que les astronautes de ladite mission sont en conflit. Aussi, une équipe miroir composée de personnes dotées de profils psychologiques identiques a-t-elle été constituée et réunie dans un simulacre de navette au milieu de nulle part afin de trouver des solutions « intuitives ». Le résultat est catastrophique, mais le film de Stéphane Lafleur est, lui, une splendide réussite.

Or, si la signature existentialo-surréaliste qu’on aime tant chez leréalisateur de Tu dors Nicole est discernable dans chaque plan, il reste qu’une part du succès de Viking revient au coscénariste Éric K. Boulianne, avec qui on a discuté. D’ailleurs, dans l’entretien qu’il nous avait accordé dans la cadre du TIFF, Stéphane Lafleur était limpide quant aux raisons qui l’ont poussé à écrire en collaboration pour la première fois de sa carrière. « Je me doutais que je tenais un bon concept, mais c’était tellement riche que ça devenait facile de se perdre […] J’avais plusieurs idées, mais j’ai une approche davantage instinctive, poétique, tandis qu’Éric est très fort dans le narratif. C’est ce que je voulais pour ce film-ci. »

Entrée en scène, donc, du jeune mais déjà vétéran scénariste Éric K. Boulianne (Prank, De père en flic 2, Avant qu’on explose, Les barbares de La Malbaie, Menteur).

« Au départ, Stéphane me parlait du projet comme ça, parce qu’on est amis, explique Éric K. Boulianne. Après, mon rôle est devenu un peu plus de l’ordre du conseiller [à la scénarisation]. Sauf qu’à force de parler, c’était évident qu’on se rejoignait sur la vision de Stéphane, sur les thématiques… »

Hilarante déprime

 

Justement, au-delà de son concept farfelu, mais qui devient bizarrement et parfaitement crédible, de quoi « parle » Viking, selon Éric K. Boulianne ?

« Du rêve et des limites du rêve, et de ce qui survient quand on bascule dans la déception. C’est un film sur la déception, au fond, ce qui est plutôt downer à vendre, j’avoue », lance-t-il en riant.

En toute justice, Viking n’est pas déprimant pour deux sous, même qu’on y rit souvent, de trouvailles visuelles insolites en répliques pince-sans-rire hilarantes.

« Plus sérieusement, je trouvais ça intéressant, comme questionnement. Parce que c’est pas vrai qu’on va tous avoir un impact sur Terre. Pis c’est correct. On va tous vivre, mais on ne fera pas tous forcément une différence dans le grand schème de l’humanité. Et c’est pas grave, parce qu’il y a plein de belles choses dont on peut profiter en chemin. Si on fait abstraction du côté fantaisiste du concept du film, y a quelque chose de très réaliste dans son questionnement central. »

Réaliste, oui, et fascinant. Bref, Lafleur et Boulianne étaient à l’évidence au diapason. De telle sorte qu’un jour, le premier demanda au second : « Ça te tente-tu d’embarquer ? »

Réponse positive de la part d’Éric K. Boulianne qui, à l’inverse de Stéphane Lafleur, a l’habitude d’écrire à deux, à trois, voire à quatre.

« Stéphane a été super franc par rapport à ses appréhensions ; que c’était la première fois qu’il procédait comme ça et tout. En même temps, ses films sont attendus des cinéphiles ; il a un univers singulier, reconnaissable… On s’est comme… apprivoisés, tranquillement. Comme je disais, on était déjà amis, mais collaborer sur un scénario, c’est différent. Il s’est avéré qu’on était très complémentaires : il gardait sa touche, et moi, j’apportais un supplément de structure, de construction du récit, de courbe dramatique… »

Viking ayant de longue date un début et une fin établis, le défi résidait dans l’entre-deux : par où passer, pourquoi, comment, à quel rythme, etc.

« On s’en reparlait récemment avec Stéphane, et on se disait à quel point ça avait super bien été. J’étais content qu’il m’approche : des fois, j’ai l’impression que beaucoup de cinéastes ici ont peur de faire appel à des scénaristes. »

D’énergie et de passion

Quoi qu’il en soit, il ne chôme pas, Éric K. Boulianne : un coup d’oeil à sa filmographie des dernières années suffit à donner le tournis. Rien qu’en 2019, trois longs métrages coécrits par lui prirent l’affiche, sans compter les courts. C’est peu ou prou le même cas de figure qui se répète en 2022-2023, avec la sortie de Viking et celle, prochaine, de la très attendue adaptation du fabuleux roman de Stéphane Larue Le plongeur, écrite par Boulianne et réalisé par Francis Leclerc.

Et il y a eu cet été, en France, la sortie du remake de Menteur : chez nous, Éric K. Boulianne travaille à une suite de l’original intitulée pour l’instant Menteuse, toujours en collaboration avec Sébastien Ravary et le réalisateur Émile Gaudreault. Avec celui-ci, il est aussi question d’un film concernant « l’univers de Michel Tremblay »…

Le jeu, j’aimerais m’y consacrer encore plus dans le futur. Je ne compte pas renoncer à la scénarisation, mais c’est drainant, mentalement, surtout quand tu mènes trois, quatre, cinq projets de front ; les réécritures, tout ça. Peut-être alterner jeu, scénarisation, réalisation…

Auparavant, toutefois, il y aura le film Farador, basé sur le court métrage de 2006 La bataille de Farador, et campé dans le milieu des jeux de rôles…

« Tout ça, c’est essentiellement du travail en amont. Ce sont mes années précédentes, qui ont été rock’n’roll. Quoique les sorties, c’est hyperstressant, parce que je care tellement. Je veux que les films auxquels j’ai participé trouvent leur public. En 2019, Menteur a marché au boutte, mais Avant qu’on explose et Les barbares de La Malbaie, pas tellement : ça m’a affecté, c’est sûr. Tu mets tellement d’énergie et de passion que quand ça passe un peu dans le beurre, c’est décrissant. Là, avec Viking, Le plongeur et Farador, je ressens ce même stress-là, parce que ce sont des films que j’aime. »

Un avenir diversifié

 

À noter au sujet de Farador qu’Éric K. Boulianne y tiendra également le premier rôle. Pas un novice de l’interprétation, il apparaît dans Viking et a joué dans plusieurs courts métrages, dont le diptyque Petit frère et Grand frère.

« Le jeu, j’aimerais m’y consacrer encore plus dans le futur. Je ne compte pas renoncer à la scénarisation, mais c’est drainant, mentalement, surtout quand tu mènes trois, quatre, cinq projets de front ; les réécritures, tout ça. Peut-être alterner jeu, scénarisation, réalisation… »

Oui, parce qu’il réalise aussi, Éric K. Boulianne : un court métrage, en l’occurrence : « Ça s’intitule Faire un enfant. On y suit un couple pendant trois ans, au fil des essais des conjoints pour avoir un enfant. »

À tout cela s’ajoutent trois ou quatre projets « en développement »… De quoi être reconnaissant, mais essoufflé.

« Je suis conscient d’être privilégié, mais j’essaie de diminuer mon rythme, de faire plus attention — j’ai de la difficulté à y arriver, j’avoue. Mais, t’sais, quand t’en jases avec ton psy et qu’il te dit : “Je pense que tu viens de finir un burn-out”… Bref, j’ai un enfant de quatre ans pour qui je veux être là, et j’essaie de m’écouter davantage », conclut Éric K. Boulianne.

C’est la grâce qu’on lui souhaite, d’autant qu’on veut le garder le plus longtemps possible dans le paysage cinématographique québécois.

Le film Viking prend l’affiche
le 30 septembre.

  

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