«Printemps éternel»: le pari payant de Jason Loftus

Tiré de «Printemps éternel», de Jason Loftus, un souvenir d’enfance de l’un des participants du documentaire animé, le bédéiste Daxiong, né à Changchun.
Photo: Lofty Sky Pictures Tiré de «Printemps éternel», de Jason Loftus, un souvenir d’enfance de l’un des participants du documentaire animé, le bédéiste Daxiong, né à Changchun.

La nouvelle en avait étonné plus d’un, Jason Loftus le premier : son documentaire d’animation en chinois Printemps éternel (V.F. d’Eternal Spring) a été choisi pour représenter le Canada dans la course pour l’Oscar du meilleur film international 2023. Un choix hors des sentiers battus et audacieux. Le jour de l’annonce, Jason Loftus n’avait même pas pris la peine de réserver sa journée. « Il y a tellement d’autres grands réalisateurs et d’autres grands films », lance-t-il amusé.

Printemps éternel, nom poétique qui attisera l’imaginaire de plus d’un, aborde un sujet méconnu. À savoir le piratage de la chaîne de télévision d’État chinoise, dans la ville de Changchun, par une poignée d’adeptes de Falun Gong poussés à des mesures désespérées pour lutter contre la persécution du gouvernement chinois à l’encontre de leur communauté. Pour ce faire, on suit l’illustrateur Daxiong, lui-même adepte de Falun Gong et forcé de s’exiler en Amérique du Nord à la suite du piratage, même s’il n’y avait pas pris part. L’artiste a quitté son pays le coeur lourd, estimant que le coup d’éclat des autres membres avait aggravé la persécution qui avait déjà cours, mais surtout sans comprendre les raisons de ce geste illégal venu d’une communauté pacifiste.

Outre l’honneur que représentent cette sélection et le potentiel gain d’une statuette, le documentariste ontarien Jason Loftus espère que la publicité que l’Académie offre fera, peut-être, bouger la situation en Chine, où le mouvement Falun Gong est interdit depuis 1999 et où ses membres continuent d’être persécutés. Il pense aussi à d’autres communautés persécutées, comme les Ouïghours, qui pourraient faire l’objet d’un prochain film documentaire. « Je n’ai pas encore choisi de sujet, mais il y a la question des Ouïghours, de Taïwan, de Hong Kong… » Autant de thèmes polémiques liés à la Chine qui font s’insurger Loftus, comme ce fut le cas de l’histoire du piratage de la télévision d’État quand il en a eu vent.

Au début du projet, les sentiments de Daxiong étaient assez partagés et, de ce fait, je n’étais pas sûr que c’était une bonne idée […] Daxiong était très intéressé à l’idée d’explorer ce morceaude son passé. Il avait déjà fait des dessins reliés à ça. […] Je crois qu’il cherchait à tourner la page. 

« Tourner la page »

C’était quelques années plus tôt, lorsqu’il a rencontré Daxiong. Ils travaillaient sur un projet de jeu vidéo pour lequel l’illustrateur prêtait ses coups de crayon. Les deux hommes se sont rapprochés et l’artiste chinois a confié au Canadien son histoire personnelle. Une histoire qui l’a particulièrement touché, car, le hasard faisant bien les choses, comme Daxiong, la conjointe de Loftus, Masha Yujiao, est originaire de la ville de Changchun. « Je connaissais déjà Falun Gong, car dès l’école secondaire, j’avais commencé à m’intéresser à la méditation et aux cultures orientales, mais quand j’entendais ce qu’en disaient les médias chinois, je ne pouvais croire ces propos qui ne correspondaient pas à l’expérience que j’en avais eue. C’est pour ça que lorsque Daxiong nous a raconté son histoire, cela nous a tant intéressés, ma compagne [qui est aussi sa partenaire de travail] et moi. »

Leur plus grand défi ensuite a été de faire en sorte que Daxiong se sente à l’aise durant le processus de création. « Au début du projet, les sentiments de Daxiong étaient assez partagés et, de ce fait, je n’étais pas sûr que c’était une bonne idée », se souvient Jason Loftus. Pour autant, la motivation était bien là. « Daxiong était très intéressé à l’idée d’explorer ce morceau de son passé, ajoute le réalisateur. Il avait déjà fait des dessins reliés à ça. […] Je crois qu’il cherchait à tourner la page. »

C’est aussi la raison pour laquelle Jason Loftus a pris un pari très risqué dans sa réalisation. À savoir montrer le travail de reconstitution animée des événements en progression et montrer l’illustrateur à l’ouvrage tandis qu’il tournait la partie classique du documentaire. « Le choix de l’animation nous permettait plus de liberté et remédiait au fait qu’on ne pouvait pas aller interviewer les protagonistes en Chine, explique le documentariste. C’était aussi une occasion à saisir, car nous avions un artiste chinois vivant ici avec cette histoire incroyable et qui peut utiliser son art pour la faire connaître. […] Montrer le travail qui se faisait amenait aussi une autre dimension, car cela permettait de voir comment le dessin aidait sa compréhension des événements. » Une forme de transparence qui ajoute encore de la crédibilité à la reconstitution des faits. Le documentaire en est d’autant plus poignant et fait la fierté de son créateur, qui peut-être remportera une statuette bien méritée.

Visuellement époustouflant

Printemps éternel est aussi brillant qu’atypique. Cet hybride mélange tout en finesse et en maîtrise la forme documentaire classique, l’animation inspirée de la bédé et du jeu vidéo et le « work in progress » pour nous raconter une histoire édifiante retracée à travers le pinceau d’un des témoins de ces événements. Cette posture unique offre un surplus de sensibilité à un travail d’enquête déjà chargé en émotion. La combinaison du graphisme de Daxiong et de la vision de Jason Loftus semble n’avoir aucune limite au vu de la démonstration de force dont ils font preuve dès le plan-séquence qui ouvre le documentaire. La suite ne fait que confirmer la force de leur duo. Un film à ne surtout pas manquer.

Printemps éternel

★★★★ 1/2

Documentaire animé de Jason Loftus. Canada, 2022, 86 minutes. V.O. en mandarin avec s.-t.a. En salle.



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