«Don't Worry Darling»: Alice au pays des masculinistes

La protagoniste Alice (Florence Pugh, comme d’habitude formidable) est une jeune épouse des années 1950 qui remet graduellement en question tant son mariage parfait (avec un Harry Styles peu à l’aise) que la nature idyllique de la banlieue qu’elle habite.
Photo: Warner Bros. Pictures La protagoniste Alice (Florence Pugh, comme d’habitude formidable) est une jeune épouse des années 1950 qui remet graduellement en question tant son mariage parfait (avec un Harry Styles peu à l’aise) que la nature idyllique de la banlieue qu’elle habite.

C’était l’un des films les plus attendus de l’année. De controverses en rumeurs défavorables, c’est devenu le film précédé des échos les plus négatifs de l’année. Depuis la première à Venise, c’est la débandade critique. Parlez-en en bien, parlez-en en mal… Il reste que Warner Bros., le studio derrière Don’t Worry Darling (Ne t’inquiète pas chérie), titre désormais paradoxal, se serait sans doute passé de devoir composer avec des articles — dans le très sérieux The Guardian— se demandant si Harry Styles a craché ou non sur son partenaire de jeu Chris Pine.

Cela, après que ledit Harry Styles eut remplacé Shia LaBeouf, ce dernier ayant quitté le projet ou en ayant été viré, ce n’est pas clair… Sans parler de cette relation amoureuse hypermédiatisée entre Styles, toujours, et la réalisatrice Olivia Wilde, elle-même la « covedette » d’un divorce hollywoodien tout aussi décortiqué et commenté. Cerise sur le gâteau déconfit : la star du film, et l’une des actrices les plus prisées du moment, Florence Pugh, refuse de participer à la campagne promotionnelle en une décision qui s’apparente à un désaveu.

En désespoir de cause, voilà qu’on a demandé aux vedettes de la téléréalité The Real Housewives of Beverly Hills de participer à une vidéo publicitaire. On en est là.

Évidemment, tout cela n’a rien à voir avec le 7e art. Qu’en est-il du film proprement dit ? Don’t Worry Darling, dont la protagoniste Alice (Florence Pugh, comme d’habitude formidable) est une jeune épouse des années 1950 qui remet graduellement en question tant son mariage parfait (avec un Harry Styles peu à l’aise) que la nature idyllique de la banlieue qu’elle habite, n’est pas le déraillement de train au ralenti annoncé. Mais ce n’est pas un film réussi pour autant.

Visuellement, ça fonctionne : photo (Matthew Labatique), direction artistique (Katie Byron) et costumes (Arianne Phillips) concourent à forger une atmosphère séduisante au premier coup d’oeil, et sinistre au second. La réalisation d’Olivia Wilde est en outre souvent inspirée, avec ses compositions stylisées, son sens du détail insolite et sa maîtrise des fulgurances hallucinatoires.

Hélas, le contenu est moins soigné que le contenant. Justement, dans l’une des scènes, Florence Pugh se met à casser des oeufs aux coquilles inexplicablement vides : tout le film tient dans cette image.

Accents didactiques

 

Le problème, on l’aura compris, réside dans le scénario réécrit par Katie Silberman d’après une première version de Carey et Shane Van Dyke (celle-là ayant figuré sur la prestigieuse « liste noire » des meilleurs scénarios non produits). Katie Silberman avait déjà fait équipe avec Olivia Wilde pour la formidable comédie Booksmart (Premières de classe), sur deux élèves studieuses qui décident de s’éclater.

Cette fois, les deux collaboratrices changent de registre et s’attaquent au patriarcat et à ses diktats mortifères : un programme prometteur au vu de l’acuité et de la verve observées dans leur précédent film. Or, ce récit faussement intrigant ne bernera pas grand monde.

Ainsi, quiconque a vu le film culte The Stepford Wives (Les femmes de Stepford, de Bryan Forbes, 1975, tiré du roman d’Ira Levin), ou même son atroce remake de 2004 avec Nicole Kidman, aura tôt fait d’élucider le mystère sur lequel repose le film.

Pour mémoire, dans The Stepford Wives, une jeune femme soupçonne que les épouses bizarrement dociles et vieux jeu de sa nouvelle banlieue sont les victimes d’une sombre machination ourdie par les hommes du cru, et par un sinistre sire en particulier. Lors d’une fête, une des femmes semble littéralement être la victime d’un court-circuit…

Rebelote dans Don’t Worry Darling, des femmes apparemment épanouies dans la soumission au gourou masculiniste (Chris Pine), en passant par la femme qui dérape lors d’une garden party. C’est à un point où on a l’impression de regarder un autre remake. Don’t Worry Darling se révèle cependant moins incisif et plus didactique que son modèle dans sa condamnation des boys’ clubs et de la misogynie systémique. Par exemple, après avoir habilement exhibé les rouages insidieux du détournement cognitif (gaslighting), Don’t Worry Darling en remet dans le dialogue : l’explicatif l’emporte sur le narratif.

Deus ex machina

 

Certes, The Stepford Wives n’a peut-être pas la même résonance dans la culture francophone, mais dans la culture anglophone, le film s’est mué en une expression familière pour désigner quiconque semble soudaindépourvu de personnalité : « Hey, Stepford boy ! » lance un élève à un ami envoûté dans le film The Craft (Magie noire, d’Andrew Fleming, 1996).

Conscient d’emprunter une twist facile à reconnaître, qui sait, le scénario pige dans d’autres films. The Matrix (La Matrice, de Lana et Lilly Wachowski, 1999) est du lot, comme Olivia Wilde l’a elle-même révélé — ne voyant donc pas là de divulgâcheur. L’ennui ? Dans le contexte du film, cela s’apparente à du deus ex machina paresseux et invraisemblable.

À cela s’ajoutent une logique interne à géométrie variable et un ou deux rebondissements de la onzième heure aussi arbitraires que ridicules. Bref, peu importe sous quel angle on abordeDon’t Worry Darling, il appert que, oui, il y avait de quoi s’inquiéter.

Ne t’inquiète pas chérie (V.F. de Don’t Worry Darling)

★★ 1/2

Science-fiction d’Olivia Wilde.Avec Florence Pugh, Harry Styles, Olivia Wilde, Chris Pine, Gemma Chan. États-Unis, 2022, 123 minutes. En salle.

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