«Ténor»: valises et grosses ficelles

Foire aux bons sentiments, «Ténor» est porté par la grâce blessée de Michèle Laroque en professeure de chant et par la détermination éblouie et attachante de «MB14» qui évoque, physique compris, la fraîche candeur de Gael García Bernal dans la série «Mozart in the Jungle».
David Koskas Foire aux bons sentiments, «Ténor» est porté par la grâce blessée de Michèle Laroque en professeure de chant et par la détermination éblouie et attachante de «MB14» qui évoque, physique compris, la fraîche candeur de Gael García Bernal dans la série «Mozart in the Jungle».

Le cinéma français semble fasciné ces derniers temps par le très noble sujet du « choc culturel » : l’irruption fulgurante de la culture, musique ou autre, qui vient illuminer, changer, par hasard le cours d’une existence. Mais pour faire passer ce message, faut-il prendre les spectateurs pour des valises ? En matière de clichés prévisibles et bien alignés, Ténor semble quasi imbattable.

D’une certaine manière, Ténor est la déclinaison vocale d’Au bout des doigts, film de Ludovic Bernard sorti en 2018, où le directeur du conservatoire de Paris prenait sous son aile un taulard pianiste. Mais pour réussir le « feel-good movie » imparable, Ténor, premier film solo de Claude Zidi Jr., en a encore rajouté une couche à tous les étages.

Rap et classique

 

Dans la jungle de la banlieue parisienne, Antoine Zerkaoui (Mohammed Belkhir, plus connu sous le nom de MB14) organise des combats de boxe clandestins pour son frère Didier. Intello de sa bande de jeunes, Antoine étudie la comptabilité et gagne sa vie en livrant des sushis.

Avec son sens du rythme et de la répartie, il est aussi le représentant du clan lors de batailles de rap où les répliques cinglantes « cassent » les adversaires devant des groupies à cran.

Un jour, cet admirateur de 2Pac est amené à livrer une commande de poissons crus dans une classe de chant de l’Opéra de Paris. Une altercation avec un élève prétentieux l’amène à donner de la voix avec un timbre qui n’est pas sans émouvoir la responsable de l’Atelier d’opéra, Madame Loyseau.

La suite est tellement cousue de fil blanc que si on pouvait coudre avec de la corde… Le rappeur va être fasciné par l’opéra et, comme il a une belle voix, Madame Loyseau va en faire un Pavarotti, le tout sur fond de lutte des classes, avec une institution frigide qui ne veut pas de banlieusards et des loubards rappeurs qui rejettent celui qui se pique d’aimer l’opéra. Roberto Alagna vient faire son insignifiante apparition éclair pour donner une aura lyrique que le cadre du Palais Garnier conférait déjà au projet.

Antoine a un timbre, le sens du rythme, aucune technique, ne sait pas lire une partition, mais se met instantanément à chanter des duos et après quelques mois passés à faire des bulles dans un verre d’eau et à sécher ses cours, il balance Nessun dorma comme un champion. Le classique ? Il n’y a rien là : le talent brut, Madame ! À quand un film sur le hockey où un « Pamplemousse » balancerait 10 buts à Andreï Vassilevski devant une salle médusée et émue aux larmes ?

Autres voies

 

Foire aux bons sentiments, Ténor est porté par la grâce blessée de Michèle Laroque en professeure de chant et par la détermination éblouie et attachante de « MB14 » qui évoque, physique compris, la fraîche candeur de Gael García Bernal dans la série Mozart in the Jungle.

Entre Au bout des doigts et Ténor, il y a heureusement eu, fin 2020, sur le thème du « choc culturel », un bijou porté par la grâce et Kad Merad, Un triomphe d’Emmanuel Courcol. Il y a aussi eu en 2021 le plus tortueux Cette musique ne joue pour personne, sélectionné à Cannes. La seule scène finale de ce film de Samuel Benchetrit, un règlement de compte sur les docks, où François Damiens décide du sort de son pire ennemi sur fond d’Adagio d’Albinoni, vaut nettement plus que Ténor au grand complet.

« Cette musique, on est là pour l’écouter, mais s’il n’y a personne pour l’entendre, est-ce qu’elle existe encore ? » demande-t-il. « Je ne sais pas, non ? » lui répond un loubard ensanglanté à sa merci. « Ben si, il suffit de l’aimer. » Il y a là un ton, un cadre, un éclairage, une tension, une ambiance. Il y a le cinéma.

Ténor

★ 1/2

Comédie de Claude Zidi Jr. Avec Michèle Laroque, Mohammed Belkhir, Guillaume Duhesme. France, 2022, 100 minutes. En salle.

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