«The Silent Twins» : l’exubérance derrière le silence

La prestation du duo d’actrices est irréprochable. Leticia Wright et Tamara Lawrance confirment leur statut de talents à suivre. Les deux interprètes, certes pas jumelles pour deux sous, restituent brillamment la complicité maladive des soeurs Gibbons autant que leur rivalité chronique.
Photo: Lukasz Bak Focus Features La prestation du duo d’actrices est irréprochable. Leticia Wright et Tamara Lawrance confirment leur statut de talents à suivre. Les deux interprètes, certes pas jumelles pour deux sous, restituent brillamment la complicité maladive des soeurs Gibbons autant que leur rivalité chronique.

June et Jennifer ont un monde intérieur très riche et chamarré. Les histoires abracadabrantes que les jumelles inventent s’y écoulent en une déferlante de paroles. Mais tout ça est réservé à leur monde intérieur. Pour le monde extérieur, les soeurs Gibbons sont quasi mutiques. Elles ne parlent qu’entre elles et n’adressent la parole à personne d’autre. Pas même aux membres de leur famille, seuls Noirs de leur petite ville du pays de Galles où les jumelles subissent intimidation et harcèlement. Et tandis que le monde entier veut les faire parler, de gré ou de force, elles noircissent page après page et se raccrochent à leur rêve d’écriture.

Voilà une histoire singulière portée à l’écran par une réalisation singulière elle aussi. Dans le bon sens du terme. La réalisatrice polonaise Agnieszka Smoczyńska, avec seulement trois longs métrages à son actif, commenceà faire son bout de chemin vers la cour des grands. Son premier long, The Lure, version horrifique du conte La petite sirène, avait fait des étincelles à Sundance en 2017. Cette fois, c’est à Cannes que son travail a illuminé plus d’une paire d’yeux, en se hissant dans la sélection Un certain regard cette année. Un regard affûté et original qui séduit.

Verve et style

 

Il fallait au moins ça pour une adaptation digne de ce nom de la vie des jumelles Gibbons, que la journaliste d’investigation Marjorie Wallace avait relatée dans son livre The Silent Twins en 1986. Ce sont d’ailleurs les propres écrits des deux soeurs qui ont servi d’inspiration directe aux séquences les plus artistiques du film ainsi qu’à la musique. Un univers que l’on découvre dès le générique d’ouverture, entièrement animé en « stop motion », plein de la malice propre aux enfants. Et au fil du film, l’imaginaire de June et de Jennifer évolue, et la mise en images glisse vers la prise de vue réelle et des mises en scène de plus en plus élaborées, à l’esthétique léchée comme dans les meilleures comédies musicales. On notera au passage la bande originale, comme échappée tout droit de Billy Elliot, qui fait frétiller les oreilles.

Véritable régal pour les yeux, toutes ces séquences exubérantes tranchent de façon cinglante avec la représentation du monde réel froid, grisâtre, inhospitalier. Agnieszka Smoczyńska creuse entre les deux univers un fossé de la taille de la faille de San Andreas. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, la réalisatrice parvient à nous faire ressentir tout le malaise (doux euphémisme) ressenti par les soeurs à l’école, et l’étendue de leur solitude. Pire encore, elle joue avec nos émotions et nous fait croire le pire à de multiples reprises.

Pleine de verve et de style, la réalisation surpasse de loin le scénario, qui passe bien trop rapidement sur certains moments clés de la vie de June et de Jennifer. Manque de gradation, voire contournement pur et simple, le travail d’adaptation ampute de quelques morceaux utiles l’évolution bien délicate des personnages. Le final, tellement rapide, tient presque du scandale, et les quelques manoeuvres de Smoczyńska pour tenter de réinjecter un peu de panache sont trop faibles pour ne pas être vaines. Quel regret, pour ce beau film, de le boucler sur une fin bâclée !

Le scénario d’Andrea Seigel est bien la seule ombre majeure au tableau. La prestation du duo d’actrices est irréprochable. Leticia Wright et Tamara Lawrance confirment leur statut de talents à suivre. Les deux interprètes, certes pas jumelles pour deux sous, restituent brillamment la complicité maladive des soeurs Gibbons autant que leur rivalité chronique.

The Silent Twins

★★★ 1/2

Drame biographique d’Agnieszka Smoczyńska. Avec Leticia Wright et Tamara Lawrance. Royaume-Uni–Pologne–États-Unis, 2022,118 minutes.En salle

À voir en vidéo