«La fin de Wonderland»: Tara dans tous ses états

Une scène tirée de «La fin de Wonderland», avec Tara Emory
Photo: Artémis films Une scène tirée de «La fin de Wonderland», avec Tara Emory

Comme le démontre Laurence Turcotte-Fraser dans La fin de Wonderland (V.F. de The End of Wonderland), son premier long métrage documentaire, Tara Emory n’a jamais le temps de s’ennuyer. Quand elle ne confectionne pas de flamboyants costumes ou d’affriolants corsets victoriens pour ses photos coquines et spectacles fétiches, elle remet sur pied de vieilles automobiles, surtout françaises, passion qu’elle tient de son père, dont la cour était jonchée de Beetle, entières et en pièces détachées.

Depuis 2004, Tara Emory se consacre aussi à son premier long métrage, Up Uranus, film de science-fiction porno dont elle est la scénariste, réalisatrice, productrice et l’une des principales actrices. Grâce à Laurence Turcotte-Fraser, qui s’est surtout impliquée au montage, la femme trans de 44 ans du Massachusetts pourra fièrement présenter son film, après la projection de La fin de Wonderland, samedi soir au Café Cléopâtre.

« On travaille là-dessus 12 heures par jour ! Ça s’en vient ! promet en riant Laurence Turcotte-Fraser, jointe à Boston par visioconférence. Dimanche, on a tourné la dernière scène, qui est une scène de réalité virtuelle qui se passe à Paris. On est en train de faire les effets spéciaux. D’après moi, ce ne sera pas la version finale, mais on va présenter quelque chose d’épique samedi au Fetish Weekend. »

C’est d’ailleurs au Montreal Fetish Weekend que les deux réalisatrices se sont rencontrées il y a quelques années. La première s’y trouvait à l’invitation d’un ami qui lui avait demandé de venir filmer son spectacle, la seconde assurait la première partie du spectacle. Entre elles deux, une complicité s’est vite établie. Après plusieurs heures de conversation, la seconde a confié à la première qu’à l’instar de son père, elle avait un trouble d’accumulation compulsive.

« Je trouvais ça vraiment intéressant. Chaque fois que Tara revenait à Montréal pour le Fetish Weekend, avec sa permission, je la suivais avec ma caméra. On a développé un lien de confiance, on a tourné quelques affaires à gauche, à droite, mais je n’avais pas encore de projet d’un long métrage. Plus je tournais, plus je voulais faire un film avec elle, explorer tous les aspects de sa vie. Puis j’ai voulu faire le film autour de son studio, Wonderland, où il y avait les deux côtés de sa vie : la pornographie au-dessus et les voitures au-dessous. »

Rêves brisés

 

Malgré l’excentricité et la flamboyance du personnage, son imagerie rose bonbon et son penchant pour les froufrous, La fin de Wonderland s’avère le portrait intimiste d’une femme qui craint de vieillir et de devoir s’éclipser avant d’avoir réalisé tous ses rêves.

« Les femmes sont toujours sous la pression d’un certain standard de perfection : après 30 ans, t’es périmée. L’idée de la femme qui a une date de péremption est complètement injuste parce qu’on est des êtres à part entière tant qu’on est un membre productif de la société. À tous les âges, une femme a un beau corps, un corps qui change : pourquoi on n’aurait pas le droit de vieillir ? » demande la cinéaste de 32 ans.

« C’est dur, de vieillir, pour les femmes, surtout en pornographie. Tara se demande si elle va pouvoir continuer à faire des photos. En plus, elle a du matériel étalé sur 20 ans. En personne, les gens lui disent parfois qu’elle a l’air vraiment plus vieille que sur ses photos. Même si elle est à l’aise avec ça, le documentaire la rend un peu nerveuse parce qu’il y a des moments où elle n’est pas maquillée. Tara aurait préféré que ce soit son personnage public, celui qui vend du rêve, mais moi je voulais vraiment le déconstruire. »

D’une part, Laurence Turcotte-Fraser illustre le désarroi de Tara Emory face à son éviction de la grange qui lui sert de studio et d’entrepôt : « Elle n’accumule pas que des objets, mais aussi des idées, des projets, des rêves. À un moment donné, elle ne sait plus ce qui est important. Le gros travail humain derrière le film qu’on a fait avec Tara, c’est d’avoir eu de grandes conversations sur son studio, ses voitures. Tara, qui se retrouve seule avec ses univers imaginaires, a quelque chose à régler à l’intérieur pour avancer. Il y a quelque chose de triste dans le fait de perdre son studio, mais si elle l’avait gardé, elle n’aurait pas réglé ses problèmes ni terminé son film. »

D’autre part, la documentariste évoque les microagressions vécues par les personnes trans : « Pendant les sept années où j’ai tourné le film, j’ai vu la politisation du corps trans. Avec Tara, quand on est allées au Mexique, on a fait une halte au Texas pendant le Bathroom Bill, la loi qui oblige à aller dans telle ou telle toilette en fonction du sexe attribué à la naissance. Même si son corps est politisé, Tara est un agent libre. Elle ne veut pas être associée à la politique. Tara ne réagit pas comme les gens qui disent que mégenrer, c’est violent. On voit que ça l’agace, que ça lui fait de la peine, mais elle comprend et réagit en douceur. »

Celle qui termine le montage de son deuxième long métrage, La cité des évincés, sur la crise du logement à Montréal, qu’elle a tourné l’an dernier avec Priscillia Piccoli, affirme que La fin de Wonderland lui a permis d’en apprendre beaucoup sur la transidentité, sur le fétichisme et sur les travailleuses du sexe. Mieux encore, elle a constaté, notamment en présentant le film aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal et au London LGBTQIA+ Film Festival, qu’il pouvait aussi conforter les personnes trans et ouvrir les yeux de leurs proches sur leur réalité.

« J’ai l’impression qu’il y a une crevasse qui est en train de se créer parce qu’il y a une polarisation de la droite, qu’il y a beaucoup d’animosité. J’ai peur qu’on perde du terrain acquis dans ma communauté et j’espère que ce film-là sera rassembleur. Ce n’est pas un film qui te dit quoi penser. Je te présente Tara, pornstar trans, je te fais vivre quelques moments avec elle. Si tu as les couilles assez solides, tu peux ensuite regarder son film de science-fiction, sinon le documentaire est suffisant. Ensuite, quand tu vas rencontrer quelqu’un comme elle dans la rue, tu ne le regarderas plus de la même façon. »

 

La fin de Wonderland (V.F. de The End of Wonderland) est présenté dans le cadre du Montreal Fetish Weekend, suivi de Up Uranus, au Café Cléopâtre, le 3 septembre, à 20 h, en présence de la réalisatrice et de Tara Emory. Aussi présenté à Ciné sur cour(t), à la Cinémathèque québécoise, le 8 septembre, à 18 h, en présence de la réalisatrice et de Tara Emory. En salle à Montréal et à Québec le 9 septembre.

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