«Passion simple»: c’est fatal, animal

Laetitia Dosch dans le Film Passion simple de Danielle Arbid Source Julien Roche 11 aout 2022. La cinéaste Danielle Arbid capte les ébats physiques du couple, mais aussi leurs joutes psychologiques.
Photo: Julien Roche Laetitia Dosch dans le Film Passion simple de Danielle Arbid Source Julien Roche 11 aout 2022. La cinéaste Danielle Arbid capte les ébats physiques du couple, mais aussi leurs joutes psychologiques.

Au moment de sa parution en 1992, Passion simple, d’Annie Ernaux, fit grand bruit. À l’époque, qu’une intellectuelle à l’aura féministe décrive sa liaison torride avec un homme qui dicte les règles du jeu (« Je ne veux pas expliquer ma passion — cela reviendrait à la considérer comme une erreur ou un désordre dont il faut se justifier — mais simplement l’exposer. »), cela semblait inadmissible. De plus, afficher certains goûts populaires en faisant référence au cinéma porno sur Canal+ ou aux chansons de Sylvie Vartan, cela rendait perplexe…

Or, en l’entendant fredonner « C’est fatal, animal », Ernaux semblait se reconnaître, attendant désespérément que son amant d’origine slave, surnommé A., se manifeste, surtout l’après-midi, loin des regards, dont celui de son épouse. Une attente qui va lui donner l’impression de se dissoudre dans un quotidien qui n’a plus aucun sens : ne comptent que ces rendez-vous pour lesquels la professeure de lettres prend un malin plaisir à s’acheter de beaux chemisiers ou des robes pour qu’il puisse la voir, chaque fois, sous un nouveau jour, à peine quelques secondes avant de tout jeter par terre.

Après Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic (L’Autre), et plus récemment Audrey Diwan (L’événement), Danielle Arbid (Peur de rien, Un homme perdu) fut attirée à son tour par l’écriture délicate, minimaliste et impudique d’Ernaux. Transposant le récit au temps présent, elle garde intacte l’essence de cette confession sans filtre, illustrant bellement ce qui était suggéré dans le livre, dont les voyages de son héroïne, ceux où elle tente de tout oublier, comme à Florence, imaginant aussi d’autres escapades pour étoffer le profil de cet amant pas très romantique. Dont une virée rapide à Moscou où cette femme blessée cherche à se rapprocher de l’être aimé même sans le voir. Car Hélène (Laetitia Dosch, proche du profil physique d’Ernaux, captant son élégance et un voile de tristesse) a, comme on dit, Alexandre (le danseur Sergueï Polounine en mauvais garçon séduisant) dans la peau.

Ce qui fait en sorte qu’elle néglige son fils, jeune mais jamais dupe des errances de sa mère, s’ennuie dans les soupers d’amis, et reste accrochée à son téléphone comme d’autres à une laisse.

Danielle Arbid capte les ébats physiques de ce couple, mais aussi leurs joutes psychologiques

 

Désir désespéré

Au plus près de ce couple interdit qui ne laisse rien à l’imagination du spectateur, Danielle Arbid capte leurs ébats physiques, mais aussi leurs joutes psychologiques.

Cette liaison constitue un jeu dangereux, démarrant lorsqu’Alexandre le décide, s’interrompant de la même manière, donnant à Hélène l’impression de vivre en apesanteur, en marge de tout, y compris de ce qu’elle jugeait important il n’y a pas si longtemps. Héroïne à la fois fragile et obstinée, son amour déraisonnable prend toute la place, la cinéaste s’attardant à une foule de gestes quotidiens, des cigarettes grillées à la chaîne à sa frénésie des beaux vêtements, qui trahissent son désir inquiet, voire désespéré.

Jusqu’où ira-t-elle pour satisfaire cet employé de l’ambassade russe, taciturne, égocentrique, aimant les belles voitures et Vladimir Poutine ? Tout les sépare, sauf cette attirance dévorante, et dans sa maison de banlieue aux allures de pavillon de verre, Hélène scrute l’horizon pour ne rien manquer du moment où il surgira, observant aussi son fils prendre le chemin de l’école, mais rarement avec la même fébrilité.

À la fois radiographie méticuleuse d’un amour illusoire dont chacun connaît l’issue et chronique d’une année dans la vie d’une femme perdant peu à peu pied au milieu de son monde confortable, Passion simple fait table rase du romantisme. Le ballet qu’orchestre Danielle Arbid est celui de deux corps qui trouvent leur plénitude lorsque tout le reste est tenu à l’écart, le temps de moments torrides, effaçant ainsi leurs différences culturelles et sociales. Mais c’est aussi l’histoire d’une réalité implacable qui brutalement les rattrape…

Passion simple

★★★ 1/2

Drame sentimental de Danielle Arbid. Avec Laetitia Dosch, Sergueï Polounine, Caroline Ducey, Lou-Teymour Thion. France-Belgique, 2020, 99 min. En salle.

À voir en vidéo