«The Full Monty»: rien à perdre, rien à cacher!

La scène finale de la comédie, où les acteurs se mettent complètement nus.
Photo: Fox Searchlight Disney La scène finale de la comédie, où les acteurs se mettent complètement nus.

La série A posteriori le cinéma se veut une occasion de célébrer le 7e art en revisitant des titres phares qui fêtent d’importants anniversaires.

De temps en temps, pas souvent, un film dénué de vedettes, d’un sujet à la mode ou d’un quelconque battage publicitaire — bref, un film que personne n’attend — prend l’affiche et devient une espèce de phénomène. Il y a 25 ans, la comédie britannique The Full Monty (Le grand jeu) remportait ce genre de succès surprise, faisant courir les foules et s’assurant de beaux lendemains : une pièce et un spectacle musical en furent tirés, et récemment, Disney a annoncé la production d’une série ramenant une partie de la distribution originale. Il est vrai qu’à la base,The Full Monty avait un as dans sa manche, ou plutôt, dans ses culottes.

On fait ici allusion à l’intrigue, qui conte comment un groupe disparate de chômeurs anglais décide de former une troupe de danseurs nus inspirée des célèbres Chippendales.

Ce drôle de plan est échafaudé par Gary (Robert Carlyle), qui, comme la plupart des personnages, a perdu son emploi lorsque l’aciérie locale a fermé ses portes. Aux soucis financiers de Gary, qui vit à présent d’expédients, s’ajoutent des problèmes liés à la garde de son fils, Nathan. Un jour qu’il aperçoit des dizaines de femmes faire la file pour une représentation des danseurs de ladite troupe des Chippendales, Gary a une illumination.

Avec son meilleur ami, Dave (Mark Addy), le voici qui tient des auditions afin de monter une troupe qui, elle, « montrera tout ». Entrent ainsi en scène Gerald (Tom Wilkinson), Lumper (Steve Huison), Barrington (Paul Barber), Guy (Hugo Speer) : un assortiment bigarré d’hommes sans emploi — ou aventureux —, voire désespérés.

Masculinité en mutation

 

À cet égard, sous sa surface humoristique, The Full Monty aborde une foule de questions graves : dépression et pensées suicidaires, troubles érectiles, problèmes d’image corporelle, homosexualité refoulée… Lesquelles questions trouveront, on le précise, un dénouement heureux.

Dans un intéressant essai publié dans The Film Magazine, Annice White note à ce propos : « Différentes notions de masculinité sont présentées [dans le film], il n’y a pas une conception unique de ce que signifie être un homme, ou plus précisément, un homme de la classe ouvrière. Le plus important pour ces hommes est de gagner de l’argent dans un monde où c’est de plus en plus difficile, aussi embrassent-ils l’acte historiquement féminin de se déshabiller afin d’embrasser une nouvelle forme de masculinité qui leur permettra de recouvrer un rôle de pourvoyeurs. »

L’autrice relève également que The Full Monty parle de la place de l’homme dans un monde en mutation, un monde dans lequel les femmes détiennent davantage de pouvoir qu’auparavant.

« Le film de Peter Cattaneo présente les femmes comme épanouies (relativement), et mis à part des relents momentanés de misogynie venant rappeler la vision étriquée de la masculinité que nos protagonistes doivent désapprendre dans leur situation en constante évolution, les femmes, employées, sont les membres de la famille qui ont le pouvoir, et sont celles qui choisissent comment elles dépensent leur argent. […] En fin de compte, elles deviennent celles à qui les protagonistes de The Full Monty s’adressent (à la fois dans le récit, et, plus largement, en tant que public cible pour le box-office), même si l’acceptation de cette réalité par le groupe ne se fait pas sans heurts. »

Le scénariste Simon Beaufoy utilise un humour affectueux pour montrer comment un groupe d’hommes déchus revendiquent leur dignité en se déshabillant

 

Hormis la nature, disons, affriolante de la proposition et l’interprétation plus que parfaite de la distribution, la clé de la réussite du film réside sans doute dans l’épaisseur dramatique des personnages. Au moment d’inclure The Full Monty à sa liste des 100 meilleurs films britanniques, le British Film Institute (BFI) remarquait : « L’industrie sidérurgique en déclin de Sheffield ne s’impose pas comme la toile de fond d’un conte de fées comique édifiant, mais le scénariste Simon Beaufoy utilise un humour affectueux pour montrer comment un groupe d’hommes déchus revendiquent leur dignité en se déshabillant. […] Malgré toutes ses merveilleuses séquences — les mouvements de danse dans la file d’attente au chômage, le strip-tease final enlevé —, le film demeure résolument focalisé sur la vie de ses protagonistes. »

Et d’ajouter que Beaufoy connut un succès plus énorme encore en 2008 avec Slumdog Millionaire (Le pouilleux millionnaire).

Réaction authentique

 

Sans conteste le moment culminant du film, qui cultive d’emblée l’attente en la matière (le titre est une expression connue signifiant qu’on déballe ou exhibe tout), le numéro final ne fut, en l’occurrence, pas tourné en dernier. Dans un article du Guardian, le réalisateur Peter Cattaneo révèle que ladite séquence d’effeuillage fut plutôt filmée au mitan de la production.

« Si nous l’avions gardée pour la fin, ce serait devenu un problème qui aurait rendu tout le monde tendu, explique-t-il. Robert [Carlyle] — après avoir parlé aux gars — avait précisé que je ne pouvais faire qu’une seule prise d’eux nus. Dans le scénario, la révélation finale avait été écrite comme un dévoilement frontal intégral. Mais je savais que nous ne pourrions pas montrer les organes génitaux, alors j’ai essayé d’être fin finaud : j’ai pensé filmer en contreplongée depuis la foule, qui aurait les mains levées en l’air afin de cacher [les parties intimes]. Mais c’était trop dur à accomplir spontanément. Puis j’ai compris que je devais juste les filmer de dos, en montrant une rangée de paires de fesses. »

Dans le même article, on apprend en outre que les figurants, majoritairement des figurantes, avaient apporté de l’alcool en douce. Surtout, hormis l’équipe et les acteurs, tout le monde ignorait que ceux-ci iraient bel et bien « jusqu’au bout ». La réaction de surprise — et de joie — de l’assistance à la fin est authentique.

La consécration

 

À sa sortie, le 15 août aux États-Unis et le 29 août en Grande-Bretagne, le film reçut un accueil critique enthousiaste, mais où perçait souvent un soupçon de condescendance.

Cet extrait de la critique de Kevin Thomas, dans le Los Angeles Times, est en cela représentatif : « Si vous ne vous attendez pas à la profondeur et à la subtilité d’un film de la classe ouvrière de Mike Leigh [Secrets & Lies,Career Girls], The Full Monty pourrait vous procurer un plaisir réconfortant avec des nuances plus sérieuses que vous ne l’auriez imaginé. »

Le d’ores et déjà lauréat d’une Palme d’or Mike Leigh, rien de moins… En revanche, du côté des guichets, le verdict s’avéra sans équivoque : doté d’un maigre budget de 3,5 millions de dollars américains, le film engrangea 258 millions. La consécration vint à l’annonce des nominations aux Oscar, où The Full Monty fut retenu dans les catégories du meilleur film, de la meilleure réalisation, du meilleur scénario original, et enfin, de la meilleure musique, prix qu’il remporta.

Comme quoi, quand « on n’a plus rien à perdre et donc rien à cacher », dixit le film, il arrive que des tas de gens se sentent interpellés.

Le film The Full Monty est disponible sur Disney+ et en VSD sur la plupart des plateformes.



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