John Woo, ou le cinéma d’action comme un ballet

Cette année, le festival Fantasia rend hommage au maître, de passage à Montréal pour l’occasion.
Photo: Shizuo Kambayashi Associated Press Cette année, le festival Fantasia rend hommage au maître, de passage à Montréal pour l’occasion.

John Woo est l’une des figures incontournables du cinéma d’action moderne. Au cours des années 1980 et 1990, il imposa une signature devenue immédiatement reconnaissable : fusillades en feux croisés avec souvent une arme dans chaque main, ralentis quasi lyriques, plans-séquences mémorables, envolées de colombes… Entre 1989 et 1992, le triomphe de The Killer (Le tueur) et de Hard Boiled (À toute épreuve) attira l’attention de Hollywood, où John Woo réalisa notamment Face Off (Double identité). Cette année, le festival Fantasia rend hommage au maître, de passage à Montréal pour l’occasion. On a pu lui parler en amont de sa venue.

Né dans le sud de la Chine en 1946, John Woo déménagea avec ses parents à Hong Kong à l’âge de cinq ans. Il grandit dans une extrême pauvreté.

« Nous habitions un bidonville ; nous n’avions rien. Les gangs criminalisés étaient très présents dans le secteur et, enfant, je me faisais souvent battre par ces gangsters. Pour leur échapper, je me faufilais dans un cinéma : le monde au grand écran était tellement plus beau. Je me souviens avoir été très tôt captivé par les films musicaux : The Wizard of Oz (Le magicien d’Oz), Singin’ in the Rain (Chantons sous la pluie)… Ces couleurs, la musique, les chorégraphies… J’ignore pourquoi, mais ça me rassurait. »

À l’adolescence, John Woo put élargir ses horizons cinématographiques grâce à une affluence de films en provenance de l’Europe, notamment de la France. Ce fut le choc.

« Je suis tombé profondément amoureux du cinéma français, des films de François Truffaut… Jacques Demy et Les parapluies de Cherbourg ! Et tous les autres films de la Nouvelle Vague : la façon dont ils étaient montés m’a grandement influencé. Les polars de Jean-Pierre Melville ont également eu un impact déterminant : Le samouraï demeure un de mes films favoris. Le cinéma français d’alors a changé ma vie. Et le français est une si belle langue : on dirait presque un chant d’oiseau. »

De Hong Kong à Hollywood

Durant cette période, John Woo se mit à réaliser des films amateurs à l’aide d’une caméra 8 mm. Après ses études collégiales, il devint assistant de production. Il réalisa par la suite tout un tas de films d’arts martiaux, développant son style et se découvrant une passion pour les séquences d’action.

« Les scènes d’action évoquent chez moi les numéros des films musicaux de mon enfance. C’est-à-dire que, pour moi, une scène d’action, c’est une danse ; c’est comme un ballet dans mon esprit. »

En 1986, se relevant d’un burn-out, John Woo connut un succès retentissant avec A Better Tomorrow. Il enchaîna les succès jusqu’en 1992, de The Killer à Hard Boiled, en passant par A Better Tomorrow II.

Puis, ce fut le départ pour Hollywood, où il travailla avec les vedettes du moment : Jean-Claude Van Damme dans Hard Target (La cible), John Travolta dans Broken Arrow (Code : Broken Arrow) et surtout Face Off, Tom Cruise dans Mission: Impossible 2

« J’étais déjà dans la quarantaine et jamais, à mes débuts, je n’aurais pu imaginer me retrouver à Hollywood. Mais mon film The Killer avait créé une espèce de commotion au sein des studios, et ils voulaient soudain tous produire des films d’action à la manière de ceux que nous tournions à Hong Kong. De mon côté, la perspective de travailler avec de nouvelles personnes et de poursuivre mon apprentissage me plaisait. Je ne l’ai jamais regretté. »

Audace et liberté

 

Dans le cadre de l’hommage rendu à John Woo, Fantasia présentera Hard Boiled, où un policier vengeur s’acoquine à un collègue infiltré dans la pègre, et Face Off, où un agent du FBI (John Travolta) et un psychopathe (Nicolas Cage), grâce à une nouvelle technologie médicale, échangent leurs visages dans le cadre d’une opération policière qui tourne mal.

C’est là un choix judicieux, puisqu’il s’agit de films dont le principal intéressé conserve de très heureux souvenirs : « Le tournage de Hard Boiled fut très exigeant, et je me souviendrai toujours de ce jour où l’équipe et moi étions tous épuisés alors que nous devions tourner la fusillade finale. Quand tout à coup, j’ai eu une idée folle pour un plan-séquence. L’équipe m’a suivi et on y est arrivé. C’est un plan-séquence très compliqué qui inclut des ralentis, des fusillades, des cascades pas possibles… Aucun plan-séquence comme celui-là n’avait été fait jusque-là, et ça a fait école, ce qui me remplit de fierté. »

Même constat lorsque John Woo se remémore Face Off, alors son plus gros budget.

 

« C’était au départ un vrai film de science-fiction, mais je n’étais pas à l’aise avec ce genre-là. J’ai donc coupé environ 99 % des éléments de science-fiction et d’effets spéciaux afin de privilégier le drame humain. Ce fut un tel plaisir de retrouver John Travolta et de collaborer avec Nicolas Cage. Avant le tournage, ils avaient passé trois semaines à s’imiter l’un l’autre pour les besoins du film. J’ai rarement eu autant de plaisir sur un plateau : tous les cascadeurs connaissaient et aimaient mes films de Hong Kong, alors c’était facile pour moi d’imprimer mon style aux scènes d’action. »

Il faut dire qu’en amont, la présidente du studio Paramount, Sherry Lansing, avait donné ses instructions aux différents cadres qui, habituellement, aiment bien se mêler de la production. « Je me souviendrai toujours de cette réunion. Devant tout le monde, et devant moi, Sherry Lansing a dit : “Je veux un film de John Woo. Il a carte blanche. Vos notes et vos commentaires, gardez-les pour vous.” J’ai eu sur ce film une liberté totale. J’en serai éternellement reconnaissant à cette grande dame. »

La justice et le crime

 

Outre leur style, les films de John Woo, tant ceux réalisés à Hong Kong qu’à Hollywood, partagent un intéressant point commun : plusieurs mettent en scène un policier (ou un quelconque agent des forces de l’ordre) et un criminel qui s’opposent dans une relation complexe. Ce n’est jamais aussi patent que dans Face Off, où le mal se dissimule sous les traits du bien et vice versa.

« L’idée de justice est importante pour moi. Je crois que la récurrence des figures du policier et du criminel dans mon cinéma est liée à mon amour pour les polars de Melville, ainsi que pour les films de gangsters américains des années 1940-1950 qui l’ont inspiré. »

Il y a aussi, sans doute, une composante autobiographique, avec tous ces gangsters qui lui firent la vie dure, enfant. De film en film, voici John Woo bien vengé.

 

John Woo rencontrera le public de Fantasia le 16 juillet. Ses films Hard Boiled et Face Off seront projetés les 15 et 17 juillet respectivement.

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