Le pouvoir du froufrou de «Mrs. Harris Goes to Paris»

L’actrice Lesley Manville incarne à merveille Ada Harris, une femme de ménage débordante de candeur et de bonté.
Photo: Dávid Lukács  Ada Films Ltd Harris Squared Kf L’actrice Lesley Manville incarne à merveille Ada Harris, une femme de ménage débordante de candeur et de bonté.

Christian Dior n’a pas seulement laissé sa marque dans l’univers de la haute couture, mais aussi dans la manière d’imposer sa signature pour la rendre très lucrative. Dans les années 1950, qu’un grand couturier parisien accepte que son nom soit associé à des objets de mode destinés au grand public et à un prix compétitif relevait de l’hérésie, voire de la barbarie. Devant l’ampleur de son succès commercial, tous les autres ont vite suivi la recette.

Cette stratégie ne fut pas inspirée à Dior grâce à la perspicacité d’une certaine Ada Harris, modeste Anglaise débordante de candeur et de bonté. C’est pourtant l’une des nombreuses fantaisies que l’on retrouve dans Mrs.Harris Goes to Paris, de Anthony Fabian (Louder Than Words, Skin). L’actrice Lesley Manville incarne à merveille cette femme aux allures d’ange descendu du ciel, présence toujours chaleureuse chez Mike Leigh (Another Year,Vera Drake, All or Nothing), ou alors stupéfiante de froideur dans Phantom Thread, de Paul Thomas Anderson. Elle y jouait la gardienne de l’orthodoxie d’une maison de haute couture anglaise, sous la botte d’un prodigieux Daniel Day-Lewis.

La voilà maintenant de l’autre côté du miroir dans cette nouvelle adaptation d’un roman de Paul Gallico, qui a déjà eu droit à une relecture télévisuelle dans les années 1990 avec Angela Lansbury dans le rôle-titre… et Lothaire Bluteau ! Encore une fois, la besogneuse Ada ne fait que contempler, et frotter, les richesses des autres, femme de ménage consciencieuse, un brin naïve, immensément serviable, des traits de personnalité qui n’échappent pas à sa clientèle dépensière, ou radine, des beaux quartiers londoniens. L’une de ses clientes possède même une scintillante robe Dior, et au toucher, Ada, seule depuis la mort de son mari soldat pendant la Deuxième Guerre mondiale, croit enfin caresser le bonheur. N’écoutant que sa détermination, son insouciance, et tenant précieusement tout son argent entre ses mains, elle file vers Paris, direction la Maison Christian Dior.

La quête de la robe parfaite

 

On s’en doute : c’est à la fois le choc des classes et le choc des cultures. Cette dame n’ayant rien d’une mondaine se frotte vite à l’arrogance parisienne, symbolisée par Isabelle Huppert dans un rôle semblable mais moins subtil que celui qu’interprétait Manville dans Phantom Thread. Son arrivée dans ce monde aux codes implicites, et au mépris bien affiché pour les masses laborieuses, va séduire une bonne partie du personnel, alliés précieux dans sa conquête de la robe idéale. Pendant quelques jours, entre essayages et mondanités (avec l’impérial Lambert Wilson), Ada joue à l’entremetteuse, la révolutionnaire syndicale, la conseillère marketing, comprenant peu à peu que si Paris est une fête, elle peut aussi être une illusion. Ce qui ne l’empêchera pas d’obtenir ce qu’elle veut, sur plusieurs fronts, au prix de mille détours narratifs.

Anthony Fabian, lui, n’a que faire des révolutions, enrobant ce conte de fées sous une tonne de froufrous — par ailleurs magnifiques —, et surtout de bons sentiments. Dans ce Paris de carte postale, où même les ordure dispersées un peu partout semblent aseptisées alors que Paris est affligée par une grève des éboueurs, tout respire l’élégance. Comptable, mannequin, couturière ou starlette, chaque personnage affiche une allure irréprochable, digne d’un défilé de mode.

D’abord une apologie de la mode comme objet de culte, ensuite des vertus de l’autodétermination, Mrs. Harris Goes to Paris égratigne délicatement l’effet pernicieux des clivages sociaux, célébrant ceux et celles qui veulent s’affranchir de leur condition, si possible avec des vêtements flamboyants. La conquête d’Ada, constamment faite avec un sourire craquant et une générosité irradiante, laisse à penser qu’elle est à la portée de tous. Pendant près de deux heures, on arrive presque à y croire.

Une robe pour Mrs. Harris (V.F. de Mrs. Harris Goes to Paris)

★★★

Comédie dramatique d’Anthony Fabian. Avec Lesley Manville, Lucas Bravo, Alba Baptista, Jason Isaacs. Grande-Bretagne, 2022, 115 minutes. En salle.

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