«Les héroïques»: de pères, de fils et de drogue

Les acteurs Roméo Créton et François Créton (sur la moto) en compagnie du réalisateur Maxime Roy
Valery Hache Agence France-Presse Les acteurs Roméo Créton et François Créton (sur la moto) en compagnie du réalisateur Maxime Roy

Tout a commencé par une rencontre entre un cinéaste français en quête de sens et un homme au bord de tous les gouffres, polytoxicomane, errant, touchant, aspirant à la lumière : François Créton,le père de sa propre compagne à l’époque. « Il était en désintoxication, sur la méthadone. »

Maxime Roy a réalisé un court métrage avec lui en 2018 : Beautiful Loser, qui a fait la tournée des festivals et récolté plusieurs prix. En pénétrant dans son monde, en assistant aux réunions d’alcooliques, en allant dans des centres de désintoxication, en cohabitant avec lui également, le cinéaste français a appris à découvrir la fragilité, mais aussi la force, des gens qui témoignaient. « Cette bataille de chacun pour tenir 24 heures à la fois m’a bouleversé », expliquait-il de Paris.

Or, un jour, ce beau-père étonnant lui a montré sept heures de vidéo de son propre père en fin de vie, qui s’était filmé avec ses rages, sa dureté. « C’était aussi une déclaration d’amour à un fils qu’il n’était jamais parvenu à aimer et qu’il avait élevé violemment. J’y ai vu un lien avec François, qui venait d’avoir un fils à 53 ans sans s’y atteler vraiment. Il faut accepter son père pour en devenir un à son tour », estime Maxime Roy.

De cela et des rencontres avec François Créton à travers une trame fictive tissée de réel est né son premier long métrage : Les héroïques, film formidable sur la résilience, la chute, l’espoir, la paternité et la quête de sagesse au milieu d’un parcours d’épreuves. Le personnage quinquagénaire, un homme immature, aime la moto, traîne avec ses amis, s’exprime en verlan, porte une veste au dos de laquelle est inscrit le mot « Loser », a du mal à s’occuper de son petit dernier, et son être entier porte les blessures de l’existence, mais il veut s’en sortir. « Tout est fiction, mais c’est tellement sa vie… »

En écrivant le scénario avec son interprète, en faisant la mise en scène à quatre mains, en cadrant les images, Maxime Roy est parvenu à atteindre une authenticité sublimée par le charisme de François Créton dans la peau de son alter ego Michel. L’acteur a été choisi aux César en 2022 parmi les 32 révélations françaises de l’année.

La confiance était totale entre nous. François avait été acteur jeune et s’est lancé là-dedans avec générosité, en quête d’une vérité constante, arrêtant du coup de consommer. Il a l’âge d’être mon père. Parfois, c’est plutôt moi qui suis le sien. Il a roulé sa bosse.

« La confiance était totale entre nous, précise le cinéaste. François avait été acteur jeune et s’est lancé là-dedans avec générosité, en quête d’une vérité constante, arrêtant du coup de consommer. Il a l’âge d’être mon père. Parfois, c’est plutôt moi qui suis le sien. Il a roulé sa bosse. Moi, j’avais fait de la plonge dans un restaurant, travaillé en cuisine. À 18 ans, dans une fête où le père d’un ami était projectionniste, j’ai eu le coup de foudre pour le cinéma. Avant de filmer la vie, j’aurai mis du temps à observer les gens. »

« Un sujet difficile »

Sans le succès de son court métrage Beautiful Loser (en référence au titre d’un roman de Leonard Cohen), Les héroïques n’aurait sans doute jamais été financé. « C’est un sujet difficile, qui suscite des préjugés. Ce milieu est mal représenté au cinéma. Mais les producteurs y ont cru. »

Les tribulations de cet homme, entre ses victoires et ses chutes, dans sa famille et auprès de son enfant, parmi ses compagnons en lutte contre la toxicomanie et ses copains de party, dont son fils aîné, sont captées au plus près des corps et des respirations.

 

Maxime Roy affirme que François Créton et lui se sont dirigés ensemble. « La caméra le suit de façon quasi documentaire. En cherchant la bonne lumière, la bonne distance, je cadre de façon instinctive là où mon oeil m’emmène. Il fallait que je trouve l’endroit où je n’existais pas, où j’étais complètement avec eux, collé à François avant tout. »

Le cinéaste a offert le rôle du père de Michel à Richard Bohringer, écrit pour lui. « Il a une empathie pour le personnage, avec son passé, son vécu. Après sa rencontre avec François Créton, ils ont mis trois quarts d’heure avant de se dire un mot, se flairant, puis s’adoptant. Romane Bohringer, réunie à son père, et Ariane Ascaride sont également de cette distribution mêlant les professionnels et les non-professionnels, avec des accents de cinéma social à la Ken Loach, trois doigts d’humour, beaucoup de solidarité, et sans sinistrose.

Tout est affaire de filiation, puisque Roméo Créton incarne de son côté le fils aîné de l’antihéros fou de musique. « Roméo vient avec sa lumière, sa naïveté, sa générosité. Il s’est émancipé à travers le rôle. Le père et le fils sont devenus acteurs en jouant.

Les héroïques a été remarqué en France et apprécié par la critique. Le prochain projet de Maxime Roy est en cours. Il s’agit d’une adaptation en comédie sociale de la bande dessinée Ma révérence de Wilfrid Lupano, sur l’amitié d’un trentenaire et d’un sexagénaire qui s’improvisent braqueurs pour donner un sens à leur vie.

Les héroïques prendra l’affiche le 22 juillet.

Les héroïques

Un film de Maxime Roy, 99 minutes, France, 2021.

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